Pendant onze ans, Microsoft a refusé de dire combien Azure pesait vraiment. Le groupe distillait des taux de croissance, jamais de chiffre brut. Cette époque s’est arrêtée le 2 août 2026, dans un dépôt réglementaire qui reconstitue deux années entières de ventes trimestrielles. Résultat : Azure a généré 101,9 milliards de dollars sur l’exercice fiscal clos le 30 juin 2026, contre 75 milliards un an plus tôt. Un chiffre qui rebat les cartes de la comparaison avec AWS et Google Cloud, au moment même où un autre rapport, publié quelques semaines plus tôt, montre que 29% des dépenses cloud mondiales partent en fumée. Les deux nouvelles racontent la même histoire sous deux angles différents : le cloud n’a jamais autant pesé dans l’économie numérique, et il n’a jamais été aussi mal maîtrisé par ceux qui le paient.

Le chiffre qu’Amazon et Google publiaient depuis 2015, Microsoft le cachait encore

Amazon détaille les revenus d’AWS depuis 2015. Alphabet fait de même pour Google Cloud depuis plusieurs années. Microsoft, lui, s’en tenait à des pourcentages de croissance sans jamais publier la base de calcul, noyant Azure dans des ensembles plus larges comme Microsoft Cloud ou Intelligent Cloud. Cette opacité compliquait toute comparaison sérieuse avec ses deux rivaux. Le dépôt publié le 2 août 2026 met fin à cette singularité en publiant, trimestre par trimestre, deux ans de ventes Azure isolées du reste du groupe.

Le geste n’est pas anodin. Il intervient au moment où les investisseurs cherchent à évaluer si le pari massif de Microsoft sur l’intelligence artificielle générative produit un retour mesurable. Donner un chiffre précis, plutôt qu’un pourcentage flou, permet de répondre à cette question sans détour. Cela permet aussi, pour la première fois, de classer les trois géants du cloud sur une base strictement comparable.

101,9 milliards de dollars : le détail trimestre par trimestre

Sur le seul dernier trimestre fiscal, clos le 30 juin 2026, Azure a facturé 29,4 milliards de dollars, en hausse de 43% sur un an. Sur l’ensemble de l’exercice fiscal 2026, la division cumule 101,9 milliards de dollars, contre 75 milliards l’année précédente. Microsoft avait déjà évoqué, dans son communiqué de résultats du 29 juillet 2026, un dépassement du cap symbolique des 100 milliards annuels avec une progression de 41% sur l’exercice complet. Le dépôt d’août affine ce chiffre et l’ancre définitivement dans les comptes publics du groupe.

Un rythme annualisé qui dépasse déjà 117 milliards

En annualisant le seul dernier trimestre (29,4 milliards multipliés par quatre), Azure tourne désormais à un rythme proche de 117,6 milliards de dollars. Ce chiffre dépasse largement le total de l’exercice fiscal complet, preuve que la croissance s’accélère plutôt qu’elle ne ralentit. Microsoft prévoit d’ailleurs environ 45% de croissance pour le trimestre suivant, à taux de change constants, un rythme rarement vu chez un acteur qui pèse déjà plus de 100 milliards de dollars de revenus annuels.

Pourquoi cette transparence arrive maintenant

La publication du détail Azure n’est que la partie visible d’un chantier comptable bien plus vaste. Microsoft abandonne, à partir du premier trimestre de l’exercice fiscal 2027, sa segmentation historique en trois blocs (Intelligent Cloud, Productivity and Business Processes, More Personal Computing) pour n’en garder que deux. Ce changement, le premier de cette ampleur depuis 2015, a été officialisé le 2 septembre 2026, soit deux jours avant la publication de cet article.

Le premier segment, baptisé Agents and Infra, regroupera Azure, la suite Microsoft 365 et les revenus liés aux logiciels d’intelligence artificielle d’entreprise. Le second, Devices and Consumer, réunira Windows, Xbox, ainsi que la publicité générée par Bing et LinkedIn. Dans la note qui accompagne cette refonte, Satya Nadella désigne l’IA comme la cause directe du changement : les frontières entre les produits du groupe se brouillent, rendant l’ancienne segmentation trop rigide pour refléter la réalité du business.

Un effet collatéral mérite d’être signalé : les revenus de GitHub, jusqu’ici comptés dans Azure, basculent vers le pôle cloud de Microsoft 365. Microsoft a donc légèrement abaissé sa prévision de revenus pour Azure seul, en précisant que ce recul est purement un effet de périmètre comptable et ne traduit aucun ralentissement réel de l’activité. La prévision de chiffre d’affaires total du groupe, elle, reste inchangée.

AWS, Azure, Google Cloud : le comparatif des revenus au deuxième trimestre 2026

Avec des chiffres désormais publiés par les trois hyperscalers sur des périodes comparables, le classement devient lisible. Amazon a déclaré 42,2 milliards de dollars de revenus AWS au deuxième trimestre 2026, une hausse de 37% sur un an qui constitue sa croissance la plus rapide en 18 trimestres, portant le rythme annualisé d’AWS à 169 milliards de dollars et son carnet de commandes à 496 milliards. Azure suit avec 29,4 milliards sur la même période. Google Cloud ferme la marche en valeur absolue avec 24,8 milliards de dollars, mais affiche de loin la plus forte progression : 82% sur un an, porté par la demande en infrastructure IA.

Fournisseur cloudCA trimestriel (T2/Q4 fiscal 2026)Croissance sur un anRythme annualisé
AWS (Amazon)42,2 Md$+37%169 Md$
Microsoft Azure29,4 Md$+43%~117,6 Md$
Google Cloud24,8 Md$+82%~99 Md$

AWS reste donc le leader incontesté en valeur absolue, mais son avance en pourcentage de croissance s’érode face à ses deux poursuivants. Azure occupe une position intermédiaire confortable, tandis que Google Cloud, qui a bondi de 82% au deuxième trimestre 2026, referme l’écart trimestre après trimestre. Si ce rythme se maintenait un an complet, Google Cloud dépasserait Azure en valeur absolue avant la fin de la décennie.

Contexte historique : une décennie de flou comptable assumé

Pour comprendre l’ampleur du changement, il faut revenir à la stratégie de communication financière de Microsoft depuis le lancement commercial d’Azure en 2010. Le groupe a longtemps préféré vanter des taux de croissance impressionnants (souvent supérieurs à 40%) plutôt que de dévoiler une base chiffrée qui aurait permis à des analystes tiers de calculer précisément la taille réelle de son activité cloud face à AWS. Amazon avait fait le choix inverse dès 2015, en publiant un chiffre d’affaires trimestriel détaillé pour AWS, ce qui avait d’ailleurs surpris le marché à l’époque en révélant une activité bien plus rentable que prévu.

Ce nouvel épisode de transparence chez Microsoft s’inscrit dans une tendance plus large du secteur : à mesure que le cloud devient le principal moteur de croissance des grands groupes technologiques, la pression des marchés financiers pour obtenir des chiffres granulaires augmente. Les investisseurs veulent désormais savoir précisément combien coûte l’infrastructure IA et combien elle rapporte, poste par poste, plutôt que de se contenter d’agrégats.

La demande dépasse toujours l’offre chez Microsoft

Le nouveau chiffre d’affaires d’Azure donne aussi une mesure indirecte de la tension sur les capacités. Microsoft répète depuis plusieurs trimestres que la demande de ses clients dépasse les capacités cloud disponibles, malgré un effort d’investissement massif. Le groupe a ajouté 31 datacenters sur cinq continents au seul dernier trimestre, portant à 88 le nombre total d’implantations supplémentaires ouvertes sur l’exercice fiscal. Le délai nécessaire pour mettre en service de nouveaux GPU dans ses principales régions a par ailleurs été réduit de près de moitié.

Cette course à la capacité n’est pas propre à Microsoft. Elle s’inscrit dans un mouvement d’investissement massif partagé par les trois hyperscalers, qui ont collectivement engagé plusieurs centaines de milliards de dollars de dépenses d’infrastructure en 2026. Alphabet a par exemple relevé sa prévision de dépenses d’investissement annuelles à une fourchette de 195 à 205 milliards de dollars, tandis qu’Amazon a évoqué un budget de 220 milliards pour la seule année 2026, essentiellement destiné aux capacités cloud et IA. AWS a également continué d’étendre son empreinte géographique en Europe pour répondre à cette demande.

L’autre chiffre qui compte : 29% du cloud est gaspillé

Pendant que les hyperscalers célèbrent leur croissance, un autre rapport publié cet été raconte une histoire moins flatteuse. Selon le Flexera State of the Cloud Report 2026, 29% des dépenses cloud mondiales en infrastructure et plateforme (IaaS/PaaS) sont gaspillées, contre 28% en 2025. C’est la première hausse du taux de gaspillage en cinq ans, après une longue période où les pratiques FinOps semblaient enfin progresser.

Concrètement, cela signifie qu’à peine plus d’un quart de chaque euro ou dollar dépensé en cloud public part en ressources inutilisées, en instances surdimensionnées ou en abonnements oubliés. Ce chiffre grimpe précisément au moment où Azure, AWS et Google Cloud affichent leurs plus fortes croissances trimestrielles depuis des années, ce qui suggère que l’accélération de la dépense IA complique la maîtrise des coûts plutôt qu’elle ne l’améliore.

Le rapport State of FinOps 2026 dans le détail

Le State of FinOps 2026, publié par la FinOps Foundation, confirme cette tendance avec un échantillon plus large : 1 192 organisations, gérant à elles seules 83 milliards de dollars de dépenses cloud combinées. Selon ce rapport, 72% des entreprises interrogées dans le monde ont dépassé leur budget cloud alloué sur le dernier exercice fiscal. Sur les 83 milliards de dollars couverts par l’étude, environ 24 milliards, soit 29%, ont été identifiés comme gaspillés.

Seules 14,2% des entreprises ont atteint la maturité FinOps maximale

Le rapport distingue plusieurs stades de maturité FinOps : Crawl (débutant), Walk (intermédiaire) et Run (avancé, où l’optimisation est largement automatisée et intégrée à la gouvernance). Seules 14,2% des organisations interrogées ont atteint ce dernier stade en 2026. La grande majorité reste donc dans une phase où le contrôle des coûts cloud dépend encore largement d’interventions manuelles, ce qui explique en partie pourquoi le taux de gaspillage remonte alors même que la discipline FinOps s’est largement démocratisée depuis cinq ans.

Indicateur FinOps 2026ValeurSource
Gaspillage cloud mondial (IaaS/PaaS)29% (contre 27% en 2025)Flexera State of the Cloud 2026
Entreprises ayant dépassé leur budget cloud72%State of FinOps 2026
Dépenses cloud couvertes par l’étude83 Md$ (1 192 organisations)State of FinOps 2026
Montant gaspillé dans l’échantillon étudié~24 Md$State of FinOps 2026
Organisations au stade de maturité “Run”14,2%State of FinOps 2026

Ce que cela signifie pour les entreprises françaises et européennes

Pour les directions financières et les équipes techniques en France, ces deux nouvelles se combinent en un signal clair : le cloud coûte plus cher, croît plus vite, et devient plus difficile à maîtriser dans le même mouvement. Les équipes qui géraient jusqu’ici leurs coûts Azure ou AWS avec des outils basiques risquent de voir leurs factures grimper plus vite que leur capacité à les auditer, en particulier sur les postes liés à l’IA générative, où les instances GPU restent difficiles à dimensionner correctement.

Cette pression financière alimente aussi les arbitrages de souveraineté numérique. Le Health Data Hub français a par exemple achevé sa migration de Microsoft Azure vers le français Scaleway en août 2026, après avoir évalué plus de 350 exigences techniques. Ce type de bascule reste minoritaire, mais il illustre comment la conjonction d’exigences réglementaires et de pression sur les coûts pousse certaines organisations sensibles à revoir leur dépendance aux trois hyperscalers américains.

Les alternatives cloud européennes gagnent du terrain

Le paysage des fournisseurs cloud européens a sensiblement mûri en 2026. Selon un état des lieux publié début septembre par Qovery, au moins huit fournisseurs européens proposent désormais un contrôle-plan Kubernetes managé, une brique jusqu’ici largement dominée par les offres EKS d’AWS, GKE de Google et AKS de Microsoft. Parmi eux figurent OVHcloud, Scaleway, Exoscale, Infomaniak, StackIT, Open Telekom Cloud, UpCloud et IONOS.

Un contexte de prix qui joue en défaveur des fournisseurs français

Cette montée en puissance intervient toutefois dans un contexte tarifaire compliqué. OVHcloud a relevé certains de ses tarifs de 87% en 2026, une hausse largement attribuée à la pénurie mondiale de composants mémoire, qui touche l’ensemble de l’industrie du cloud et pas seulement les acteurs européens. Pour les entreprises qui cherchent à limiter le gaspillage tout en réduisant leur dépendance aux hyperscalers américains, l’équation reste donc délicate : les alternatives européennes gagnent en maturité technique, mais pas nécessairement en compétitivité tarifaire immédiate.

Impact sur le marché et les investisseurs

Sur le plan financier, la publication détaillée d’Azure a plutôt rassuré les marchés. Microsoft a clôturé son exercice fiscal 2026 avec un chiffre d’affaires total de 331,8 milliards de dollars, en hausse de 18%, et un résultat opérationnel en progression de 21% à plus de 155 milliards de dollars. Le seul quatrième trimestre fiscal affiche un bénéfice net de 35,8 milliards de dollars, en hausse de 31% sur un an, pour un bénéfice par action ajusté de 4,74 dollars. Le Microsoft Cloud dans son ensemble, qui inclut Azure, Microsoft 365 Commercial, LinkedIn et Dynamics 365, a dépassé 214 milliards de dollars de revenus annuels, en croissance de 27%.

Ces chiffres confirment que le pari sur l’infrastructure IA continue de produire une croissance à deux chiffres élevés, malgré des dépenses d’investissement qui pèsent lourdement sur la trésorerie disponible des trois groupes. Pour les analystes financiers, la nouvelle segmentation comptable en deux blocs facilitera désormais le suivi de la rentabilité spécifique du pôle cloud et IA, séparément des activités grand public historiques comme Windows ou Xbox.

Cinq prédictions pour la suite

  • Google Cloud continuera de gagner des parts de marché. À un rythme de croissance de 82% par trimestre, l’écart avec Azure en valeur absolue devrait se resserrer nettement d’ici la fin 2027 si la tendance se maintient.
  • Le nouveau découpage Agents and Infra deviendra la norme du secteur. AWS et Google Cloud pourraient être poussés à détailler à leur tour la part strictement liée à l’IA d’entreprise dans leurs revenus cloud respectifs.
  • Le taux de gaspillage cloud continuera de grimper en 2027 tant que la maturité FinOps restera bloquée sous les 15% au stade avancé, en particulier sur les charges de travail IA difficiles à dimensionner.
  • Les outils de gouvernance automatisée des coûts cloud gagneront du terrain dans les grandes entreprises, portés par la pression des directions financières confrontées à des budgets dépassés de manière récurrente.
  • La pénurie de mémoire continuera de peser sur les prix des fournisseurs cloud, européens comme américains, au moins jusqu’au milieu de l’année 2027, ralentissant la compétitivité tarifaire des alternatives à la souveraineté numérique.

Foire aux questions

Pourquoi Microsoft n’a-t-il jamais publié les revenus détaillés d’Azure avant 2026 ?

Microsoft préférait communiquer des taux de croissance sans dévoiler la base chiffrée sous-jacente, une pratique qui rendait toute comparaison précise avec AWS et Google Cloud difficile pour les analystes. Le dépôt réglementaire du 2 août 2026 met fin à cette approche en publiant deux ans de ventes trimestrielles Azure isolées.

Azure est-il plus gros qu’AWS en 2026 ?

Non. Sur la période comparable la plus récente, AWS a facturé 42,2 milliards de dollars contre 29,4 milliards pour Azure. AWS reste le leader en valeur absolue, mais Azure et Google Cloud progressent tous deux plus vite en pourcentage.

Qu’est-ce que le segment Agents and Infra chez Microsoft ?

Il s’agit du nouveau regroupement comptable qui entrera en vigueur au premier trimestre de l’exercice fiscal 2027. Il fusionne Azure, Microsoft 365 et les revenus liés aux logiciels d’intelligence artificielle d’entreprise, remplaçant l’ancien segment Intelligent Cloud.

Que signifie exactement le taux de gaspillage cloud de 29% ?

Ce chiffre, publié par Flexera dans son State of the Cloud Report 2026, désigne la part des dépenses en infrastructure et plateforme cloud (IaaS/PaaS) qui ne génère aucune valeur mesurable pour l’entreprise qui les paie, par exemple des ressources surdimensionnées ou des instances laissées actives sans usage réel.

Pourquoi le gaspillage cloud augmente-t-il alors que les pratiques FinOps se démocratisent ?

Selon le State of FinOps 2026, seules 14,2% des organisations ont atteint le stade de maturité le plus avancé. La complexité croissante des charges de travail liées à l’IA générative, souvent difficiles à dimensionner correctement, semble compenser les progrès réalisés sur les usages cloud plus classiques.

Les entreprises françaises peuvent-elles éviter les hyperscalers américains ?

Des alternatives existent, notamment chez OVHcloud, Scaleway, Exoscale ou StackIT, qui proposent désormais des services Kubernetes managés comparables sur le plan technique. Le Health Data Hub français a par exemple migré d’Azure vers Scaleway en 2026. La compétitivité tarifaire de ces fournisseurs reste toutefois affectée par la pénurie mondiale de composants mémoire.

Quel est l’impact de ces chiffres sur les prix payés par les clients Azure ?

Aucune hausse tarifaire directe n’est annoncée à ce stade. Le changement concerne la présentation comptable des revenus, pas la politique de prix. Il reste toutefois un signal utile pour les équipes FinOps : Azure croît plus vite que ses prévisions, ce qui laisse présager une pression continue sur les capacités disponibles et donc sur les délais de provisionnement.