Il reste 138 jours. C’est le compte à rebours que l’Union européenne a fixé aux 27 États membres pour amorcer leur bascule vers la cryptographie post-quantique. La Commission européenne l’a écrit noir sur blanc dans sa feuille de route publiée en juin 2025 : chaque pays doit avoir engagé sa transition d’ici le 31 décembre 2026, et les infrastructures critiques doivent être migrées au plus tard fin 2030. À quelques mois de la première échéance, le calendrier se resserre encore avec deux dates américaines qui vont directement peser sur les entreprises européennes exposées au marché US : le 21 septembre 2026, le NIST bascule tous les modules FIPS 140-2 encore validés vers la liste « Historical », et le 22 juin 2026, l’Executive Order 14412 a posé des jalons fermes à 2030 et 2031 pour les agences fédérales américaines. Ajoutez à cela un « Quantum Act » européen attendu dans les prochains mois et une ANSSI qui a déjà annoncé la fin des certifications sans PQC dès 2027, et vous obtenez un été 2026 où la cryptographie post-quantique cesse d’être un sujet de recherche pour devenir un sujet de conformité, avec des dates, des amendes potentielles et des architectures à refaire.

Le compte à rebours européen : ce que Bruxelles exige avant le 31 décembre 2026

La feuille de route publiée par la Commission européenne en juin 2025 fixe un objectif simple à énoncer, mais lourd à exécuter : tous les États membres doivent démarrer leur transition vers le chiffrement post-quantique avant la fin de l’année 2026. Le texte précise aussi que la protection des infrastructures critiques (énergie, santé, finance, télécoms) doit basculer vers la cryptographie post-quantique « dès que possible », avec un couperet fixé à fin 2030. Entre les deux, Bruxelles prépare un « Quantum Act » qui doit préciser la répartition des responsabilités entre opérateurs d’importance vitale, fournisseurs cloud et administrations nationales.

Ce qui change concrètement en cet été 2026, c’est le passage d’une feuille de route à des obligations nationales. La France a ouvert le bal en juin dernier avec l’annonce de l’ANSSI : à partir de 2027, l’agence cessera de certifier les produits de sécurité qui ne combinent pas un algorithme classique avec un algorithme résistant au quantique. L’Allemagne a suivi une trajectoire parallèle avec le BSI, qui a mis à jour sa directive technique TR-02102-1 (version 2026-01) pour intégrer explicitement les familles d’algorithmes du NIST : ML-KEM, FrodoKEM et Classic McEliece pour l’échange de clé, ML-DSA, SLH-DSA, LMS/HSS et XMSS pour les signatures. Les Pays-Bas, via le NCSC-NL, discutent d’un régime de certification harmonisé avec la France et l’Allemagne pour 2027-2028, ce qui dessine une zone de certification post-quantique en Europe occidentale où un produit non conforme deviendra tout simplement invendable aux administrations.

Le décalage entre l’ambition affichée et l’état réel des systèmes en production reste large. Une majorité d’entreprises européennes en sont encore à l’étape d’inventaire de leurs actifs cryptographiques, l’étape la plus ingrate et la moins visible du chantier. Savoir où se trouve du RSA-2048 dans une architecture qui compte des centaines de microservices, des dizaines de partenaires et des équipements réseau vieux de dix ans prend souvent plus de temps que le déploiement des nouveaux algorithmes lui-même.

Les États-Unis imposent leur tempo avec l’Executive Order 14412

Le 22 juin 2026, Washington a publié un mémo d’implémentation qui traduit l’Executive Order 14412 en obligations datées. Le texte impose aux agences fédérales et à leurs systèmes à haute valeur (High Value Assets) de basculer vers un établissement de clé post-quantique au plus tard le 31 décembre 2030, et vers des signatures numériques post-quantiques au plus tard le 31 décembre 2031. Le calendrier laisse 90 jours à l’OMB (Office of Management and Budget) pour publier ses lignes directrices d’application et enclenche un pilote de migration piloté par le NIST.

Ce texte compte parce qu’il agit comme un standard de fait pour tout fournisseur qui vend aux administrations américaines, y compris les filiales européennes de groupes technologiques. Une entreprise française qui fournit du matériel réseau à une agence fédérale américaine doit désormais anticiper ces jalons, même si le règlement européen lui laisse théoriquement plus de latitude. La différence de philosophie entre les deux blocs reste nette : l’Union européenne impose une obligation de moyens à tous les États membres dès 2026, tandis que les États-Unis fixent des jalons contraignants pour le secteur public fédéral mais laissent le secteur privé sous un régime largement volontaire, du moins pour l’instant.

La date la plus proche à surveiller reste toutefois technique plutôt que politique : le 21 septembre 2026, le programme CMVP (Cryptographic Module Validation Program) du NIST fera basculer tous les modules encore validés sous FIPS 140-2 vers la liste « Historical ». Concrètement, un fabricant de HSM, de pare-feu ou de terminal de paiement qui n’a pas fait valider un module FIPS 140-3 intégrant les nouveaux algorithmes se retrouve avec un produit non recommandé pour tout déploiement conforme aux États-Unis, un marché que peu d’industriels européens du hardware de sécurité peuvent se permettre d’ignorer.

ML-KEM, ML-DSA, SLH-DSA : les algorithmes qui remplacent RSA et les courbes elliptiques

Le NIST a normalisé trois grandes familles d’algorithmes post-quantiques que la réglementation européenne et américaine cite désormais nommément. ML-KEM (Module-Lattice Key Encapsulation Mechanism, ex-CRYSTALS-Kyber) sert à l’échange de clé et remplace progressivement les échanges Diffie-Hellman classiques ou sur courbes elliptiques. ML-DSA (Module-Lattice Digital Signature Algorithm, ex-Dilithium) et SLH-DSA (Stateless Hash-Based Digital Signature Algorithm, ex-SPHINCS+) couvrent les signatures numériques, avec des profils de performance très différents : ML-DSA est plus rapide et plus compact, SLH-DSA repose uniquement sur des fonctions de hachage, ce qui le rend plus conservateur sur le plan de la sécurité mais plus lourd à l’usage. Le BSI allemand ajoute à cette liste FrodoKEM et Classic McEliece comme alternatives à ML-KEM pour les cas où l’on veut s’appuyer sur une hypothèse mathématique différente, en diversifiant le risque cryptographique.

Sur le terrain, personne ne bascule en une fois d’un algorithme classique vers un algorithme post-quantique pur. La quasi-totalité des déploiements en cours passent par des schémas hybrides, qui combinent une paire classique (ECDSA, X25519) et une paire post-quantique dans le même certificat ou la même négociation TLS. L’intérêt est double : si un défaut est un jour découvert dans un algorithme post-quantique encore jeune, la couche classique continue de protéger la communication, et inversement si un ordinateur quantique suffisamment puissant voit le jour, la couche post-quantique prend le relais. C’est ce modèle hybride que recommandent à la fois le BSI, l’ANSSI et le NIST pour la période 2026-2030, avant un passage éventuel au tout post-quantique pour les systèmes les moins critiques.

L’ANSSI prévoit de son côté de publier avant la fin de l’année 2026 une liste officielle d’algorithmes post-quantiques approuvés pour ses certifications, avec un niveau de sécurité minimal équivalent à 128 bits classiques (le niveau 3 du NIST). Cette liste servira de référence pour tous les produits qui cherchent une qualification française, des PKI d’entreprise aux modules matériels de sécurité. L’agence a par ailleurs publié dès juin 2026 des recommandations spécifiques pour la transition post-quantique de SSHv2, un signal que l’enjeu ne se limite plus à TLS et touche désormais des protocoles utilisés quotidiennement par les équipes d’infrastructure.

« Harvest now, decrypt later » : la menace qui justifie l’urgence

La raison pour laquelle les régulateurs n’attendent pas qu’un ordinateur quantique cryptographiquement pertinent existe réellement tient en une expression : « harvest now, decrypt later » (récolter maintenant, déchiffrer plus tard). Un acteur étatique ou un groupe organisé peut intercepter et stocker aujourd’hui du trafic chiffré avec RSA ou des courbes elliptiques, dans l’attente qu’un ordinateur quantique suffisamment puissant permette de le déchiffrer rétroactivement dans cinq, dix ou quinze ans. Pour des données dont la valeur reste intacte sur une longue période (secrets industriels, données de santé, communications diplomatiques, propriété intellectuelle), le risque est réel dès maintenant, même si le « Q-Day » (le jour où un ordinateur quantique casse RSA-2048 en pratique) reste hypothétique.

C’est ce raisonnement qui explique pourquoi de grands acteurs technologiques ont accéléré leur calendrier bien au-delà des minimums réglementaires. Google a annoncé en mars 2026 un objectif de complétion de sa migration post-quantique dès 2029, en avance sur la plupart des échéances gouvernementales, en citant justement des progrès plus rapides que prévu sur la puissance de calcul quantique disponible. Cloudflare a de son côté déployé le support hybride ML-KEM sur une large part de son trafic TLS dès 2024-2025, une migration réseau qui touche une fraction significative du trafic web mondial compte tenu de la position de l’entreprise comme intermédiaire pour des millions de sites. Signal a intégré un mécanisme hybride post-quantique (PQXDH) à son protocole de bout en bout, un choix qui illustre bien la logique du « harvest now » : une messagerie qui protège des communications sensibles ne peut pas se permettre d’attendre que la menace soit confirmée pour agir.

Le secteur bancaire et les opérateurs télécoms avancent avec plus de prudence, freinés par le poids de leurs systèmes hérités et par la difficulté à faire un inventaire complet de leurs dépendances cryptographiques. Les infrastructures blockchain, elles, n’ont pour l’instant aucun chemin de migration clair et largement adopté : la plupart des chaînes reposent encore sur ECDSA, un choix qui deviendra un problème concret le jour où la migration post-quantique des registres distribués gouvernementaux, prévue autour de 2029-2030 sous l’impulsion du règlement eIDAS 2.0, imposera de facto des standards aux acteurs privés du secteur.

Comparatif : les délais de migration par juridiction

Le tableau ci-dessous synthétise les jalons publiés par les principales juridictions concernées par la transition post-quantique. Il montre un point commun frappant : tout le monde converge vers un horizon 2030-2035 pour les systèmes critiques, mais avec des logiques d’application très différentes, entre obligation générale (UE), obligation ciblée sur le secteur public (États-Unis) et conditionnalité via la certification (France, Allemagne).

Juridiction / CadreDébut de transition obligatoireSystèmes critiquesMigration complète viséeNature de l’obligation
Union européenne (feuille de route PQC)Fin 2026Fin 2030 au plus tardNon fixée précisémentObligation de moyens, tous États membres
France (ANSSI)Dès 2026 (recommandations)Fin de certification des produits non-PQC en 20272030 (achats « quantique-sûrs »)Conditionnalité via certification
Allemagne (BSI, TR-02102-1)2026 (directive mise à jour)Fin 2030 (recommandé)Non fixée précisémentRecommandation technique forte
États-Unis (EO 14412 / CNSA 2.0)2025 pour les nouveaux systèmes31 déc. 2030 (établissement de clé)2035 (ensemble des systèmes)Obligatoire pour le fédéral, volontaire pour le privé
Royaume-Uni (NCSC)2028 (jalon de planification)2031 (migration des usages critiques)2035Jalons de planification, non contraignants
NIST CMVP (FIPS 140)21 sept. 2026 (bascule « Historical »)Immédiat pour les nouveaux modulesContinueValidation obligatoire pour la conformité fédérale US

Où en sont les grands acteurs technologiques face à ces échéances

La comparaison entre les grandes entreprises technologiques donne une image assez nette des écarts d’avancement. Certains acteurs traitent la migration post-quantique comme un projet d’ingénierie déjà bien engagé, quand d’autres en sont encore au stade des annonces d’intention. Le tableau suivant compare l’état de préparation déclaré par plusieurs catégories d’acteurs, sur la base de leurs communications publiques les plus récentes et d’une synthèse sectorielle publiée début août 2026.

Acteur / SecteurCalendrier annoncéApproche techniqueStatut à l’été 2026
GoogleComplétion visée en 2029Hybride ML-KEM sur Chrome, services cloudDéploiement avancé, calendrier public
CloudflareDéploiement en cours depuis 2024-2025ML-KEM hybride sur TLS, réseau périphériqueSupport hybride actif sur une large part du trafic
SignalDéployé (PQXDH)Hybride X25519 + Kyber dans le protocole E2EMigration terminée sur le protocole de session
Banques européennes (secteur)Pilotes 2026-2028, migration 2030Inventaire crypto, tests ML-KEM/ML-DSA en coursPhase de planification et de pilotes
Opérateurs télécoms (secteur)Migration jugée plus lente que la moyenneDépendance forte à des équipements réseau héritésRetard relatif, inventaire complexe
Infrastructures blockchain (secteur)Aucun calendrier consolidéMajorité encore sur ECDSAAbsence de chemin de migration clair

Pourquoi le secteur bancaire et les télécoms freinent malgré les délais

Les institutions financières ne manquent ni de budget ni de compétences en cryptographie. Leur frein est ailleurs : la dépendance à des systèmes qui ont parfois vingt ou trente ans d’ancienneté, où le chiffrement est enfoui dans des couches applicatives que plus personne ne maîtrise entièrement. Changer un algorithme de signature dans un système de paiement ne se limite pas à mettre à jour une bibliothèque : cela implique de revalider des chaînes de certification entières et de tester la compatibilité avec des partenaires qui n’ont pas le même calendrier de migration.

Les opérateurs télécoms font face à un problème structurellement proche mais aggravé par le matériel physique : routeurs, équipements de cœur de réseau et modules embarqués qui ne se mettent pas à jour aussi facilement qu’un serveur cloud. Une partie de ce matériel manque de puissance de calcul pour exécuter des algorithmes post-quantiques dans des temps de latence acceptables, ce qui pousse certains opérateurs vers un remplacement matériel plutôt qu’une simple mise à jour logicielle, un chantier plus coûteux et plus long à planifier.

Le secteur de la santé, souvent cité en creux dans les discussions sur le « harvest now, decrypt later », illustre bien pourquoi ce retard n’est pas anodin. Un dossier médical intercepté aujourd’hui reste sensible dans quinze ans, contrairement à une session bancaire dont la valeur s’effondre après quelques minutes. Les hôpitaux et systèmes de santé publique européens figurent parmi les infrastructures les plus exposées au risque de rétro-déchiffrement, alors même qu’ils comptent parmi les organisations les moins avancées dans leur inventaire cryptographique.

Contexte historique : de la découverte théorique à l’urgence réglementaire

La menace que représente l’informatique quantique pour la cryptographie à clé publique n’a rien de nouveau sur le plan théorique. L’algorithme de Shor, publié en 1994, démontre mathématiquement qu’un ordinateur quantique suffisamment puissant pourrait factoriser de grands nombres premiers, et donc casser RSA, ainsi que résoudre le problème du logarithme discret sur lequel reposent Diffie-Hellman et les courbes elliptiques (ECDSA, ECDH). Pendant plus de vingt ans, cette menace est restée un sujet de recherche académique, faute d’ordinateurs quantiques capables d’exécuter l’algorithme à une échelle utile.

Le tournant institutionnel date de 2016, quand le NIST a lancé un concours public pour standardiser des algorithmes résistants au quantique, sur le même modèle que celui qui avait produit AES en 2001. Après plusieurs tours de sélection et d’analyse cryptographique par la communauté internationale, le NIST a publié ses premières normes finalisées en août 2024 : FIPS 203 (ML-KEM), FIPS 204 (ML-DSA) et FIPS 205 (SLH-DSA). Le détail complet du calendrier de mise en œuvre, avec ses jalons pour chaque type de système, est également disponible dans les publications techniques les plus récentes sur le sujet. C’est cette publication qui a transformé un sujet de recherche en un ensemble de standards utilisables, et qui a enclenché la mécanique réglementaire qui aboutit aujourd’hui aux échéances de 2026, 2030 et 2031. En un peu moins de deux ans, la cryptographie post-quantique est passée du laboratoire à l’obligation de conformité, un rythme rare pour une transition cryptographique de cette ampleur : le passage de SHA-1 à SHA-2, ou la généralisation de TLS 1.3, avaient chacun pris près d’une décennie entre la première alerte académique et l’adoption large.

Impact sur le marché : PKI, HSM et le coût réel de la migration

La migration post-quantique redessine plusieurs segments de marché en même temps. Le premier est celui des infrastructures à clé publique (PKI). Les plans européens prévoient qu’à partir de 2028, les fournisseurs de PKI émettront majoritairement des certificats hybrides, combinant par exemple ECDSA et ML-DSA, pour les certificats à longue durée de vie. Cette évolution rend obsolètes les architectures RSA-only dans les nouveaux déploiements d’entreprise, et pousse les autorités de certification à revoir leurs chaînes de confiance. Ce mouvement se combine avec un autre calendrier déjà engagé, celui de la réduction de la durée de vie des certificats SSL/TLS, qui passera progressivement de 200 à 47 jours d’ici 2029 : les deux chantiers, durée de vie plus courte et algorithmes post-quantiques, se percutent et obligent les équipes PKI à automatiser des cycles de renouvellement qu’elles géraient jusqu’ici manuellement.

Le deuxième segment concerne les modules matériels de sécurité (HSM) et les fabricants de composants cryptographiques. Un fabricant qui vend des HSM aux administrations doit désormais faire valider ses modules sous FIPS 140-3 avec support des algorithmes post-quantiques, sous peine de voir ses produits basculer dans la liste « Historical » du NIST dès septembre 2026. Cela crée une fenêtre de plusieurs mois pendant laquelle une partie du parc installé chez les clients devient techniquement non conforme, sans que le matériel physique ait changé, uniquement parce que la validation logicielle n’a pas suivi.

Le troisième segment, plus discret mais tout aussi réel, est celui du conseil et de l’audit cryptographique. L’inventaire des actifs cryptographiques, souvent perçu comme la partie la moins technique du chantier, génère une demande soutenue pour des prestations spécialisées, dans un marché où l’offre qualifiée reste limitée. Les entreprises qui repoussent cette étape jusqu’en 2027 ou 2028 risquent de se retrouver en compétition pour des ressources rares au moment où les échéances réglementaires se rapprochent le plus.

Les protocoles concrets à revoir : TLS, SSH et les VPN d’entreprise

Au-delà des annonces réglementaires, la migration post-quantique se traduit par des changements de configuration très concrets sur trois familles de protocoles qui structurent la majorité des échanges chiffrés en entreprise. TLS, d’abord, où le support hybride ML-KEM est déjà disponible dans les versions récentes d’OpenSSL et dans les principaux navigateurs, mais où l’activation par défaut côté serveur reste loin d’être généralisée en dehors des grands acteurs du cloud. SSH, ensuite, que l’ANSSI a explicitement ciblé dans ses recommandations de juin 2026 avec un profil combinant ML-KEM pour l’échange de clé et ML-DSA pour l’authentification, un signal clair envoyé aux équipes d’infrastructure qui gèrent l’accès à distance aux serveurs. Les VPN d’entreprise, enfin, où plusieurs fournisseurs ont commencé à proposer des modes hybrides post-quantiques en option, sans que cela devienne encore un standard imposé par défaut.

Pour une équipe technique qui veut avancer sans attendre la dernière minute, la séquence recommandée par la plupart des experts suit un ordre stable : inventorier les usages de la cryptographie à clé publique, prioriser les systèmes qui manipulent des données sensibles à longue durée de vie, tester le support hybride sur des environnements non critiques, puis étendre au reste du parc en s’appuyant sur des bibliothèques qui supportent nativement ML-KEM et ML-DSA plutôt que des implémentations maison.

Cinq prévisions pour la suite de la transition post-quantique

Premièrement, l’écart entre grands acteurs technologiques et entreprises de taille intermédiaire va se creuser avant de se resserrer. Les groupes qui ont commencé tôt (Google, Cloudflare, les grandes banques) termineront probablement leur migration avant 2029, pendant qu’une majorité de PME et d’ETI n’auront pas encore terminé leur inventaire cryptographique à la même date.

Deuxièmement, le « Quantum Act » européen attendu dans les prochains mois devrait transformer une partie des recommandations actuelles en obligations chiffrées, avec des délais spécifiques par secteur (finance, santé, énergie), sur le modèle de ce que NIS2 a fait pour la cybersécurité générale.

Troisièmement, la fenêtre de bascule du CMVP le 21 septembre 2026 devrait provoquer un pic de demandes de validation FIPS 140-3 dans les semaines qui précèdent, avec un risque de goulot d’étranglement chez les laboratoires accrédités, un phénomène déjà observé lors de bascules réglementaires comparables par le passé.

Quatrièmement, les infrastructures blockchain vont rester en retard sur le reste de l’écosystème numérique au moins jusqu’en 2028-2029, le temps qu’un consensus technique émerge sur la manière de migrer des registres distribués sans casser la compatibilité avec l’historique des transactions déjà signées en ECDSA.

Cinquièmement, le marché du conseil en audit cryptographique et de l’automatisation de la gestion de certificats devrait continuer de croître fortement d’ici 2027-2028, porté par la convergence de deux chantiers simultanés : la réduction de la durée de vie des certificats TLS et l’obligation d’intégrer des algorithmes post-quantiques, deux évolutions qui rendent la gestion manuelle des clés à peu près intenable à l’échelle d’une grande entreprise.

Ce que doivent faire les RSSI et équipes techniques dès maintenant

Face à ce calendrier, l’erreur la plus fréquente reste d’attendre une échéance officielle pour agir, alors que l’essentiel du travail se situe justement dans les mois qui précèdent la date-couperet. Un inventaire cryptographique complet prend en moyenne plusieurs mois pour une organisation de taille moyenne, un délai qui laisse peu de marge si l’on ne commence qu’après la publication de la liste ANSSI attendue fin 2026. Les équipes qui ont déjà avancé le confirment : la difficulté n’est presque jamais dans le choix de l’algorithme, mais dans la découverte de tous les endroits où la cryptographie à clé publique est utilisée sans que personne dans l’organisation n’en ait une vue centralisée.

Concrètement, les RSSI ont intérêt à traiter 2026 comme l’année de l’inventaire et du pilote, 2027 comme l’année du déploiement hybride sur les systèmes prioritaires, et à réserver 2028-2029 pour l’extension au reste du parc, avant la double échéance de 2030-2031 côté américain et européen. Cette séquence correspond d’ailleurs assez précisément à ce que recommandent conjointement le NIST et le BSI dans leurs publications les plus récentes, un rare point de convergence entre deux approches réglementaires par ailleurs assez différentes.

Questions fréquentes sur la migration post-quantique

Qu’est-ce que la cryptographie post-quantique, concrètement ?
Ce sont des algorithmes de chiffrement et de signature conçus pour résister aux attaques d’un futur ordinateur quantique suffisamment puissant, contrairement à RSA ou aux courbes elliptiques classiques qui deviendraient théoriquement cassables via l’algorithme de Shor.

Le « Q-Day » est-il déjà arrivé ?
Non. Aucun ordinateur quantique connu n’est aujourd’hui capable de casser RSA-2048 en pratique. La migration est motivée par le risque « harvest now, decrypt later » et par des cycles de mise en conformité qui prennent plusieurs années, pas par une menace immédiate confirmée.

Qu’est-ce qui change concrètement le 31 décembre 2026 ?
C’est la date à laquelle, selon la feuille de route de la Commission européenne, tous les États membres doivent avoir engagé leur transition vers la cryptographie post-quantique. Il ne s’agit pas d’une obligation de migration complète, mais d’un point de départ formel de la trajectoire nationale.

Que se passe-t-il le 21 septembre 2026 avec le NIST ?
Le programme CMVP du NIST bascule tous les modules cryptographiques encore validés uniquement sous FIPS 140-2 vers la liste « Historical », ce qui les rend non recommandés pour les déploiements conformes visant le marché fédéral américain, sauf s’ils ont entretemps obtenu une validation FIPS 140-3.

Pourquoi parle-t-on de chiffrement « hybride » ?
Un schéma hybride combine un algorithme classique (comme ECDSA ou X25519) avec un algorithme post-quantique (comme ML-KEM) dans une même négociation ou un même certificat, pour rester protégé même si une faiblesse est découverte dans l’un des deux volets.

Les entreprises françaises sont-elles obligées de migrer dès 2026 ?
Pas d’obligation légale générale immédiate pour le secteur privé en 2026, mais l’ANSSI cessera de certifier les produits de sécurité sans PQC dès 2027, ce qui pousse de facto les fournisseurs qui vendent à l’État et aux opérateurs d’importance vitale à s’aligner bien avant cette date.

ML-KEM et ML-DSA remplacent-ils complètement RSA ?
Pas dans l’immédiat. La phase actuelle privilégie des déploiements hybrides qui associent RSA ou les courbes elliptiques aux nouveaux algorithmes, avec un passage éventuel au tout post-quantique envisagé après 2030 pour les systèmes jugés les moins critiques.

Par où commencer concrètement une migration post-quantique ?
Par un inventaire complet des usages de la cryptographie à clé publique dans l’organisation (TLS, SSH, VPN, PKI interne, signatures de code), suivi d’un classement par sensibilité et durée de vie des données protégées, avant tout choix d’algorithme ou de calendrier de déploiement.

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