Google Cloud a ouvert en novembre 2025 son premier Sovereign Cloud Hub à Munich, un centre dédié à la démonstration et au déploiement de ses offres souveraines pour l’Europe. Près d’un an plus tard, le pari prend une tournure plus commerciale : la firme s’appuie sur deux partenaires locaux, Thales en France et T-Systems en Allemagne, plutôt que de construire sa propre région indépendante comme l’a fait AWS avec un investissement de 7,8 milliards d’euros. Cette divergence de méthode structure désormais toute la concurrence entre hyperscalers américains sur le terrain sensible de la souveraineté numérique européenne, à quelques mois d’échéances réglementaires qui vont forcer chacun à préciser ce que “souverain” veut vraiment dire.

Munich, nouvel épicentre de la stratégie souveraine de Google

Le 12 novembre 2025, Google Cloud a inauguré à Munich son premier Sovereign Cloud Hub, installé aux côtés du centre d’ingénierie sécurité et vie privée de l’entreprise en Allemagne. Jai Haridas, vice-président et directeur général en charge du cloud régulé et souverain chez Google, a résumé l’ambition ainsi : “Our commitment to building a sovereign cloud for Europe is built on our deep belief that European organizations should have control over their own digital destiny” (Google Cloud Press Corner). Marianne Janik, vice-présidente EMEA Nord, a de son côté insisté sur l’urgence de l’enjeu européen : “The key to unlocking Europe’s future is AI” (Google Cloud Press Corner). Dix mois plus tard, en septembre 2026, ce hub sert de vitrine à un ensemble d’offres bâties depuis 2025 autour de trois piliers : contrôle des données, autonomie opérationnelle et partenariats locaux.

Le Sovereign Cloud Hub, un lieu de démonstration plus qu’un data center

Contrairement à ce que son nom pourrait laisser croire, le site munichois n’héberge pas de nouvelle infrastructure de calcul. Il s’agit d’un espace physique où clients et partenaires testent les architectures souveraines, montent des preuves de concept et suivent des formations, tout en vérifiant leur conformité réglementaire. Marianne Janik décrit ce lieu comme devant “provide a unique setting for our European customers and partners to experience our industry-leading sovereign cloud and AI solutions, get trained, and develop advanced prototypes, while ensuring they meet regulatory compliance” (Google Cloud Press Corner). Ce choix tranche avec la logique d’AWS, qui a préféré annoncer d’emblée une région complète et un montant d’investissement chiffré. Google, lui, mise sur la pédagogie et la confiance progressive, un pari plus lent mais potentiellement plus adapté à des clients publics prudents.

S3NS et Thales : le modèle français, piloté par une société indépendante

En France, Google ne propose pas directement de cloud souverain. Il s’appuie sur S3NS, une société de droit français détenue majoritairement par Thales, qui opère le service baptisé Trust Cloud. Ce montage donne accès aux technologies Google Cloud, y compris à des GPU pour les charges de travail d’IA, tout en confiant l’exploitation opérationnelle à une entité juridiquement et physiquement distincte de Google. L’offre reste en préversion à l’été 2026, ce qui limite pour l’instant le nombre de clients pouvant s’appuyer dessus en production. Cette architecture répond directement à une préoccupation propre au marché français, où l’administration exige depuis plusieurs années une séparation nette entre la technologie américaine et l’opérateur qui la met en œuvre, une logique que l’on retrouve aussi dans le cadre du Cloud and AI Development Act (CADA) actuellement en discussion à Bruxelles.

T-Systems et le “Supervised Cloud” allemand

En Allemagne, Google a retenu un partenaire différent. T-Systems, filiale de Deutsche Telekom, opère physiquement le service désigné sous le nom de Supervised Cloud, gardé séparé du reste de l’infrastructure Google Cloud. La logique ressemble à celle de S3NS mais avec un acteur télécom historique plutôt qu’un industriel de la défense. Ces deux montages, aussi différents soient-ils par leur partenaire, partagent la même philosophie : Google fournit la brique technologique, un tiers européen en garde le contrôle opérationnel. Cette fragmentation pays par pays contraste avec l’approche uniforme d’AWS, qui a choisi une seule région paneuropéenne plutôt que des accords bilatéraux multiples.

Data Boundary et User Data Shield : les briques techniques de la confiance

Sur le plan technique, Google a étoffé son offre en 2025 avec deux composants. Le Google Cloud Data Boundary permet de restreindre le stockage et le traitement des données à un pays donné. User Data Shield y ajoute une couche de validation assurée par Mandiant, la filiale de cybersécurité de Google, pour les applications construites au-dessus de cette frontière de données (Futurum Group). Ces outils s’ajoutent à l’offre Google Cloud Dedicated, pensée pour des déploiements isolés du reste du cloud public. Pris ensemble, ces éléments dessinent une pile technique cohérente, mais leur efficacité réelle dépendra surtout de la manière dont les partenaires locaux les mettent en œuvre sur le terrain, un point que peu d’observateurs ont encore pu vérifier de façon indépendante.

Face à Google, l’AWS European Sovereign Cloud joue la carte de l’indépendance totale

AWS a pris le chemin inverse. Sa région European Sovereign Cloud, entrée en disponibilité générale début 2026 avec sa première implantation à Brandebourg, en Allemagne, fonctionne sous une partition technique distincte (aws-eusc) et un identifiant de région propre (eusc-de-east-1). Amazon a promis d’y investir 7,8 milliards d’euros d’ici 2040 et évoque le soutien de 2 800 emplois à temps plein en moyenne sur la période (Amazon Press Center). Environ 90 services étaient disponibles au lancement, avec une extension prévue via des zones locales souveraines en Belgique, aux Pays-Bas et au Portugal (AWS Security Blog). Matt Garman, responsable des ventes et du marketing chez AWS, défend une approche où l’entreprise reste seule opératrice de bout en bout, résumée par l’idée de rendre AWS “sovereign-by-design” plutôt que de déléguer l’exploitation à un tiers.

Azure et l’EU Data Boundary, la troisième voie de Microsoft

Microsoft occupe une position intermédiaire. L’entreprise a renforcé en novembre 2025 ses capacités de cloud souverain avec de nouveaux services construits sur ses contrôles existants de souveraineté numérique, dans la continuité de son EU Data Boundary lancé les années précédentes (Azure Blog). Contrairement à Google et à AWS, Microsoft n’a pas créé de région ou de partition technique séparée dédiée à la souveraineté européenne. Un analyste de Gartner, cité dans la presse spécialisée, a résumé la situation d’AWS et, par extension, celle de Microsoft, en notant qu’ils ne disposent pas d’une offre de cloud souverain réellement distincte de leurs services standards, contrairement au montage partenarial choisi par Google. Cette nuance a son importance pour les acheteurs publics qui doivent démontrer une séparation opérationnelle vérifiable, un thème que shattered.io a déjà documenté à propos de la croissance du marché du cloud souverain côté Azure.

Comparatif : trois hyperscalers, trois philosophies de souveraineté

Le tableau ci-dessous synthétise les principales différences entre les trois approches recensées à ce jour en Europe. Il met en évidence un contraste net entre le modèle intégré d’AWS et les montages partenariaux choisis par Google selon les pays.

FournisseurModèle opérationnelInvestissement annoncéImplantation cléStatut au 3 septembre 2026
AWS European Sovereign CloudRégion et partition dédiées, opérée par AWS seul7,8 Md€ d’ici 2040Brandebourg (Allemagne)Disponibilité générale
Google Cloud (S3NS / Thales)Partenaire français indépendant, société dédiéeNon communiquéFrancePréversion
Google Cloud (T-Systems)Cloud supervisé, opéré par un partenaire télécomNon communiquéAllemagneDisponible
Microsoft AzureFrontière de données intégrée, sans région séparéeNon communiquéUnion européenne (multi-pays)Services renforcés depuis novembre 2025
Google Cloud Sovereign HubCentre de démonstration et de formationNon communiquéMunich (Allemagne)Ouvert depuis novembre 2025

Un marché qui s’emballe : les chiffres du cloud souverain en Europe

Cette bataille de modèles se joue sur fond d’accélération budgétaire spectaculaire. Selon Gartner, les dépenses mondiales en cloud souverain doivent atteindre 80 milliards de dollars en 2026, contre une base européenne estimée à 6,9 milliards de dollars en 2025 (The Register). Le même cabinet prévoit un triplement des dépenses européennes entre 2025 et 2027, porté par la pression géopolitique et la méfiance croissante envers les fournisseurs non européens. À plus long terme, Fortune Business Insights évalue le marché mondial du cloud souverain à 154,69 milliards de dollars en 2025, avec une trajectoire vers 824 milliards de dollars en 2032, soit une croissance annuelle moyenne proche de 27 %. Ces chiffres, même approximatifs d’un cabinet à l’autre, dessinent tous la même tendance : la souveraineté cloud est passée du discours politique au poste budgétaire concret.

PériodePérimètreMontant ou évolutionSource
2025Dépenses cloud souverain, EuropeBase d’environ 6,9 Md$Gartner, via The Register
2026Dépenses cloud souverain, monde80 Md$ projetésGartner, via The Register
2025-2027Dépenses cloud souverain, EuropeTriplement attenduGartner, via The Register
2025Marché cloud souverain, monde154,69 Md$Fortune Business Insights
2032Marché cloud souverain, monde824 Md$ (CAGR ~27 %)Fortune Business Insights

Pourquoi maintenant : RGPD, CADA et la fin de la naïveté numérique

Trois moteurs réglementaires expliquent le calendrier serré de ces annonces. Le RGPD continue de structurer les exigences de résidence des données, mais il ne suffit plus à rassurer les acheteurs publics les plus prudents. La directive NIS2, en cours de transposition dans plusieurs États membres, ajoute des obligations de résilience et de traçabilité pour les opérateurs essentiels. Et le projet de Cloud and AI Development Act discuté à Bruxelles vise justement à fixer des critères communs de souveraineté opérationnelle applicables à l’ensemble des hyperscalers, qu’ils soient américains ou européens. Cette convergence réglementaire pousse Google, AWS et Microsoft à préciser publiquement, partenaire par partenaire, qui détient réellement les clés opérationnelles de chaque déploiement, un exercice de transparence qu’aucun des trois n’avait jamais dû faire aussi finement avant 2025.

Ce que disent Gartner et Forrester

Les cabinets d’analystes commencent à trancher entre les approches. Google Cloud a été désigné Leader dans le Forrester Wave consacré aux plateformes de cloud souverain pour le deuxième trimestre 2026, une reconnaissance mise en avant par l’entreprise dans sa communication de mai 2026. Côté Gartner, Sid Nag, vice-président au sein du groupe technologie et fournisseurs de services, a souligné une différence structurelle avec AWS en observant que le géant du e-commerce ne propose pas d’offre de cloud souverain véritablement séparée de son catalogue standard, contrairement au montage partenarial de Google. Cette lecture favorise, sur le papier, la stratégie de Google et de Microsoft, mais elle ne dit rien de la maturité opérationnelle réelle de S3NS ou de T-Systems, encore jeunes sur ce segment précis.

Du Cloud Act à Schrems II : dix ans de méfiance envers les clouds américains

Cette course au cloud souverain ne sort pas de nulle part. Elle prolonge une décennie de tensions juridiques entre l’Europe et les fournisseurs américains. Le Cloud Act voté aux États-Unis en 2018 autorise les autorités américaines à exiger l’accès à des données stockées par des entreprises américaines, y compris hors du territoire national, ce qui a durablement fragilisé la confiance des acheteurs publics européens. L’arrêt Schrems II de la Cour de justice de l’Union européenne, rendu en 2020, a invalidé le Privacy Shield encadrant les transferts de données entre l’UE et les États-Unis, forçant une refonte complète des contrats cloud du secteur public. L’initiative européenne Gaia-X, lancée en 2019 pour bâtir une infrastructure cloud alternative, n’a jamais atteint l’échelle espérée, ce qui a paradoxalement laissé le champ libre aux hyperscalers américains pour construire eux-mêmes leurs propres réponses au problème qu’ils avaient contribué à créer.

Les limites et les critiques du modèle

Le montage partenarial défendu par Google soulève une question simple mais gênante : jusqu’où va réellement l’indépendance d’une société comme S3NS tant que la technologie sous-jacente, les mises à jour logicielles et une partie du support restent contrôlées depuis les États-Unis ? Aucune des trois entreprises n’a publié d’audit indépendant détaillant précisément la chaîne de dépendance technique résiduelle. Le fait que ni Google ni Microsoft n’aient communiqué de montant d’investissement comparable aux 7,8 milliards d’euros d’AWS alimente aussi le scepticisme de certains clients publics, qui y voient un engagement moins ferme sur le long terme. Cette réserve rejoint les critiques déjà formulées à propos de l’adoption encore inégale du cloud souverain dans l’écosystème Kubernetes en Europe, où peu de fournisseurs cloud du continent sont aujourd’hui prêts à héberger les charges de travail les plus sensibles.

Ce que ça change pour les entreprises et administrations françaises

Pour une direction des systèmes d’information française, ces annonces changent concrètement la grille de lecture des appels d’offres. Un ministère ou une collectivité qui exige aujourd’hui une séparation juridique et opérationnelle nette peut désormais s’appuyer sur l’offre S3NS-Thales plutôt que d’attendre un hypothétique acteur purement français à l’échelle. Une entreprise du secteur financier ou de la santé, soumise à des obligations sectorielles strictes, devra en revanche comparer précisément le niveau de contrôle réel offert par chaque montage avant de signer, car les trois hyperscalers ne mettent clairement pas le même curseur entre autonomie affichée et autonomie vérifiable. Cette bascule concurrentielle vient aussi rappeler que la croissance du chiffre d’affaires de Google Cloud au deuxième trimestre 2026 s’appuie en partie sur ces nouveaux segments réglementés, plus rentables mais aussi plus exigeants en conformité.

Prévisions : ce qu’il faut surveiller d’ici 2027

Plusieurs évolutions semblent probables dans les prochains trimestres. Google devrait finir par communiquer un montant d’investissement dédié à l’Europe, ne serait-ce que pour répondre à la pression symbolique des 7,8 milliards d’euros d’AWS. Le marché mondial du cloud souverain devrait dépasser durablement les 80 milliards de dollars annuels dès 2027, l’Europe portant l’essentiel de cette croissance selon Gartner. D’autres partenariats calqués sur le modèle S3NS ou T-Systems devraient émerger pays par pays, plutôt qu’une offre paneuropéenne unifiée, chaque marché national ayant ses propres exigences réglementaires. La pression du CADA et de la révision du schéma de certification européen pour le cloud devrait aussi forcer, d’ici 2027, une clarification publique du niveau réel de souveraineté opérationnelle de chaque acteur. Enfin, les premiers retours d’expérience concrets d’administrations publiques françaises et allemandes utilisant ces offres en production devraient commencer à circuler courant 2027, offrant enfin un test grandeur nature loin des seuls communiqués de presse.

Questions fréquentes

Qu’est-ce que le Google Cloud Sovereign Cloud Hub de Munich ?

C’est un centre physique ouvert le 12 novembre 2025 à Munich, où les clients et partenaires européens de Google testent des architectures de cloud souverain, montent des preuves de concept et suivent des formations à la conformité réglementaire. Ce n’est pas un centre de données au sens strict.

Google Cloud a-t-il annoncé un investissement chiffré pour son cloud souverain européen ?

Non, à ce jour Google n’a pas communiqué de montant comparable aux 7,8 milliards d’euros annoncés par AWS pour sa région allemande. L’entreprise met plutôt en avant ses partenariats avec Thales et T-Systems.

Quelle est la différence entre l’offre S3NS-Thales et l’offre T-Systems de Google ?

S3NS opère l’offre Trust Cloud en France, sous contrôle majoritaire de Thales, avec un accès en préversion incluant des GPU pour l’IA. T-Systems opère en Allemagne le Supervised Cloud, physiquement séparé du reste de l’infrastructure Google. Les deux montages confient l’exploitation opérationnelle à un partenaire européen distinct de Google.

En quoi l’AWS European Sovereign Cloud diffère-t-il de l’approche de Google ?

AWS opère seul sa région souveraine, sous une partition technique dédiée (aws-eusc) et une implantation initiale à Brandebourg, avec un investissement chiffré de 7,8 milliards d’euros. Google, à l’inverse, délègue l’exploitation à des partenaires locaux comme Thales ou T-Systems.

Le cloud souverain européen est-il vraiment indépendant des lois américaines ?

C’est le point le plus contesté. Aucun des trois hyperscalers n’a publié d’audit indépendant détaillant la chaîne de dépendance technique résiduelle envers les États-Unis, ce qui alimente le scepticisme de certains clients publics malgré les montages juridiques locaux.

Quel est le poids du marché du cloud souverain en Europe en 2026 ?

Selon Gartner, les dépenses mondiales en cloud souverain doivent atteindre 80 milliards de dollars en 2026, l’Europe étant partie d’une base d’environ 6,9 milliards de dollars en 2025 et devant tripler ses dépenses entre 2025 et 2027.

Les entreprises françaises doivent-elles migrer vers un cloud souverain ?

Cela dépend surtout du secteur. Les administrations et les entreprises soumises à des obligations réglementaires strictes (santé, finance, défense) ont un intérêt direct à évaluer ces offres. Les autres organisations peuvent attendre des retours d’expérience plus matures avant de basculer leurs charges de travail.

Qu’est-ce que le CADA et quel rapport avec le cloud souverain ?

Le Cloud and AI Development Act est un texte en discussion à Bruxelles visant à fixer des critères communs de souveraineté opérationnelle pour tous les fournisseurs cloud actifs en Europe, qu’ils soient américains ou européens. Il pourrait, à terme, obliger Google, AWS et Microsoft à documenter précisément leurs montages partenariaux.