Microsoft vient de trancher un débat qui agite les directions informatiques européennes depuis des mois : plutôt que de construire un centre de données isolé comme Amazon l’a fait en Allemagne, Azure mise sur une couche de contrôles logiciels superposée à son infrastructure existante. Ce choix architectural, documenté dans une mise à jour du Sovereign Landing Zone publiée en novembre 2025 puis étendue à toute l’Europe en février 2026, arrive au moment où le marché du cloud souverain explose littéralement. Selon les prévisions du cabinet Gartner relayées par plusieurs médias spécialisés, les dépenses européennes en infrastructure cloud souveraine doivent grimper de 6,9 milliards de dollars en 2025 à 12,6 milliards de dollars en 2026, soit une hausse de 83 % en un an.

Pour les architectes cloud et les responsables informatiques, la question n’est plus de savoir si le cloud souverain va s’imposer en Europe, mais quelle architecture choisir. Azure a opté pour une extension de son cloud public existant. AWS a construit une région juridiquement et physiquement séparée à Brandebourg. Google Cloud s’appuie sur une coentreprise avec Thales pour opérer deux niveaux d’offres distincts. Cet article détaille ce que chaque approche implique concrètement, ce que le marché en pense, et pourquoi la question du CLOUD Act américain continue de planer sur toutes ces annonces, quelle que soit l’architecture retenue.

Le marché du cloud souverain bondit de 83 % en 2026

Les chiffres de Gartner, repris par plusieurs publications spécialisées dont ITdaily, dessinent une trajectoire nette. Les dépenses européennes en cloud souverain de type IaaS (infrastructure en tant que service) doivent passer de 6,9 milliards de dollars en 2025 à 12,6 milliards de dollars en 2026, avant d’atteindre 23,1 milliards en 2027. À ce rythme, l’Europe devancerait l’Amérique du Nord dès 2027 pour devenir le premier marché mondial du cloud souverain, un renversement que peu d’analystes anticipaient il y a encore deux ans.

Cette croissance du cloud souverain dépasse largement celle du marché cloud dans son ensemble. Gartner évalue les dépenses mondiales en cloud souverain IaaS à 80 milliards de dollars en 2026, une hausse de 35,6 % par rapport à 2025. Le marché européen du cloud dans sa globalité, souveraineté ou non, progresse lui aussi, mais à un rythme plus modeste : de 37,5 milliards de dollars en 2025 à 48,4 milliards en 2026, puis 58,5 milliards attendus en 2027. Autrement dit, le segment souverain gagne des parts de marché beaucoup plus vite que le cloud classique, ce qui explique pourquoi les trois hyperscalers américains ajustent chacun leur stratégie en parallèle.

Sur le marché européen du cloud pris dans son ensemble, la répartition actuelle place AWS autour de 30 % de parts, Azure à environ 28 % et Google Cloud proche de 10 %. Cette proximité entre les deux premiers acteurs explique en partie pourquoi chaque annonce sur le terrain de la souveraineté numérique prend une dimension concurrentielle immédiate : un pourcentage de parts arraché sur les contrats publics ou bancaires pèse lourd quand l’écart entre le numéro un et le numéro deux ne dépasse pas deux points.

Indicateur202520262027 (projection)
Cloud souverain IaaS, Europe6,9 Md$12,6 Md$ (+83 %)23,1 Md$
Cloud souverain IaaS, monde~59 Md$80 Md$ (+35,6 %)Non communiqué
Cloud infrastructure total, Europe37,5 Md$48,4 Md$58,5 Md$
Part de marché cloud Europe (AWS / Azure / Google)~30 % / ~28 % / ~10 %

Azure Sovereign Landing Zone : l’overlay que Microsoft vient de muscler

Le 4 novembre 2025, Microsoft a publié sur son blog Azure une version remaniée du Sovereign Landing Zone (SLZ), présentée comme la plateforme recommandée pour appliquer des contrôles de souveraineté dans le cloud public Azure. Il ne s’agit pas d’un nouveau centre de données ni d’une région physiquement isolée, mais d’un ensemble de politiques, de hiérarchies de groupes de gestion et d’initiatives Azure Policy qui viennent s’empiler sur l’infrastructure existante.

Techniquement, le SLZ repose sur un modèle à trois niveaux de contrôle. Le niveau 1 pose les bases de la conformité générale. Le niveau 2 introduit une gestion des clés renforcée, avec un déploiement recommandé d’Azure Key Vault Managed HSM, un module matériel de sécurité qui garde les clés de chiffrement sous le contrôle exclusif du client. Le niveau 3 ajoute des restrictions supplémentaires sur les services non régionaux, ceux qui pourraient faire transiter des données hors d’une zone géographique définie. L’ensemble se déploie via l’accélérateur de zone d’atterrissage Azure et sa bibliothèque de composants réutilisables, ce qui permet à une organisation de partir d’un modèle standardisé plutôt que de tout construire depuis zéro.

EU Data Boundary : ce que Microsoft promet de garder en Europe

Le second pilier de l’offre souveraine d’Azure s’appelle EU Data Boundary. Microsoft y prend l’engagement de stocker et traiter les données clients dans un périmètre géographique défini pour ses services professionnels les plus utilisés, Microsoft 365, Dynamics 365, Power Platform, et la majorité des services Azure. L’entreprise documente également les cas résiduels où des données sortent malgré tout de ce périmètre, une transparence rare sur ce type d’engagement contractuel.

Une extension à toute l’Europe, y compris la Suisse

Un billet publié le 25 février 2026 sur le blog EMEA de Microsoft, centré sur le marché suisse, a précisé un point resté flou jusque-là : le Sovereign Public Cloud, avec ses fonctionnalités de résidence des données et de chiffrement renforcé, est désormais disponible dans toutes les régions européennes d’Azure, Suisse comprise. Microsoft insiste sur un argument commercial clé : aucune migration vers un centre de données séparé n’est nécessaire, les capacités souveraines s’appliquent directement sur les régions Azure existantes. La même mise à jour indique que l’EU Data Boundary couvre désormais le traitement de bout en bout des données d’intelligence artificielle pour les clients du secteur public et commercial situés dans l’Union européenne et l’espace économique européen élargi.

Cette architecture en couche présente un avantage opérationnel évident : un client Azure qui utilise déjà une région européenne peut activer des contrôles souverains sans changer de fournisseur ni migrer ses charges de travail. Elle soulève en même temps une question que la concurrence ne se prive pas de soulever : une politique appliquée par-dessus une infrastructure reste une politique, pas une séparation structurelle. C’est exactement l’argument qu’AWS met en avant pour justifier son choix inverse.

Pas de prix affiché : la zone d’ombre de l’offre Microsoft

Un point mérite d’être signalé aux directions des achats qui évaluent ces offres aujourd’hui : Microsoft n’a publié aucune grille tarifaire spécifique pour le Sovereign Landing Zone, la gestion via Microsoft Cloud for Sovereignty, ou l’application de l’EU Data Boundary. La documentation disponible décrit des engagements de configuration et de conformité, pas des surcoûts chiffrés. Il en va de même côté adoption : Microsoft ne communique aucun chiffre public sur le nombre de clients ayant activé ces contrôles, ni sur la part de ses charges de travail européennes migrées vers une configuration souveraine.

Cette absence de transparence tarifaire et statistique contraste avec la communication d’AWS sur son propre projet, qui a publié un montant d’investissement précis et des objectifs d’emploi chiffrés dès l’annonce initiale. Pour un service achats qui doit justifier un choix de fournisseur devant une direction générale, l’écart de lisibilité entre les deux approches pèse dans la balance, indépendamment des mérites techniques de chaque architecture.

AWS European Sovereign Cloud : la voie de la séparation totale

Amazon a choisi la direction opposée à celle d’Azure. L’AWS European Sovereign Cloud (ESC) est une région distincte, ouverte à Brandebourg, en Allemagne, et disponible en service généralisé depuis le 14 janvier 2026 sous l’identifiant technique eusc-de-east-1. L’investissement annoncé s’élève à 7,8 milliards d’euros jusqu’en 2040, un montant qu’AWS soutient devoir générer en moyenne plus de 2 800 emplois équivalents temps plein par an sur la durée du projet.

Le montage juridique va nettement plus loin qu’une simple région géographique. AWS a créé une nouvelle société mère et trois filiales incorporées en Allemagne pour exploiter l’ESC, dont l’entité opérationnelle porte le nom d’AWS European Sovereign Cloud GmbH, avec siège à Potsdam. Cette structure emploie exclusivement du personnel résidant dans l’Union européenne, détient les certificats racines et les services de confiance sur le sol européen, et reste soumise à un conseil consultatif indépendant composé de cinq membres, dont deux ne sont affiliés à aucune entité Amazon. La direction de l’entité, selon les documents de gouvernance publiés en 2026, inclut notamment Stefan Höchbauer et Stéphane Israël, deux citoyens européens résidant dans l’Union.

Cette architecture coûte cher à construire, mais elle répond directement à la critique la plus fréquente adressée aux offres souveraines des hyperscalers américains : celle d’une simple couche marketing posée sur une infrastructure qui reste, in fine, contrôlée par une maison mère américaine soumise au droit américain.

Google Cloud et le pari S3NS : CRYPT3NS, PREMI3NS et Thales

Google Cloud emprunte une troisième voie, construite autour d’un partenaire plutôt que d’une filiale directe. En France, l’offre souveraine repose sur S3NS, une coentreprise détenue majoritairement par Thales, à hauteur d’environ 80 %, Google conservant une participation minoritaire proche de 20 %. S3NS reste juridiquement soumise au seul droit européen, et sa direction affirme rejeter toute demande d’accès extraterritoriale émanant d’une autorité américaine, Google n’ayant de son côté aucun accès technique unilatéral aux données hébergées.

Concrètement, S3NS opère deux niveaux d’offres distincts en 2026. CRYPT3NS applique des contrôles logiciels de chiffrement et de résidence des données sur les régions Google Cloud standard, une approche proche dans l’esprit de l’overlay choisi par Azure. PREMI3NS va plus loin : c’est une offre construite sur une infrastructure Google dédiée, avec sa propre pile de calcul, de stockage et de réseau, exploitée exclusivement par S3NS. C’est cette seconde offre qui a obtenu la qualification SecNumCloud 3.2 délivrée par l’ANSSI le 17 décembre 2025, le label français considéré comme la barre de souveraineté la plus exigeante d’Europe.

En Allemagne, Google réplique un schéma comparable avec T-Systems, qui commercialise le Sovereign Cloud powered by Google Cloud sur la région de Francfort. Le personnel qui opère cette offre reste exclusivement basé dans l’Union européenne, et un centre opérationnel de sécurité distinct de la plateforme standard vient compléter le dispositif. Aucun des deux partenariats, S3NS ou T-Systems, n’a rendu public de montant d’investissement précis, contrairement à AWS.

Azure, AWS, Google Cloud : trois philosophies, un même objectif

En les mettant côte à côte, les trois stratégies révèlent des arbitrages très différents entre coût de mise en œuvre, rapidité de déploiement et niveau de garantie juridique. Azure privilégie la vitesse et la continuité de service, au prix d’une garantie structurelle plus faible. AWS privilégie la garantie structurelle, au prix d’un investissement massif et d’un déploiement plus lent. Google Cloud tente une position intermédiaire en s’appuyant sur des partenaires locaux déjà accrédités.

FournisseurApproche techniqueInfrastructure dédiéeCertification / statutDisponibilité 2026
Microsoft AzureOverlay (Sovereign Landing Zone + EU Data Boundary) sur régions existantesNon, pas de centre de données séparéPas de label SecNumCloud confirméToutes les régions Azure d’Europe, Suisse incluse
AWS European Sovereign CloudRégion physiquement et juridiquement séparéeOui, région Brandebourg (eusc-de-east-1)Filiales allemandes dédiées, conseil consultatif indépendantDisponible depuis le 14 janvier 2026
Google Cloud / S3NS (France)Coentreprise avec Thales, deux niveaux d’offreOui pour PREMI3NS, non pour CRYPT3NSSecNumCloud 3.2 obtenue le 17 décembre 2025Disponible en France
Google Cloud / T-Systems (Allemagne)Partenariat local, personnel basé dans l’UEPartielle, région Francfort dédiéeConformité réglementaire allemandeDisponible en Allemagne (europe-west3)

Les acteurs français face aux hyperscalers : OVHcloud, Bleu et SecNumCloud

Face à ces trois stratégies américaines, les fournisseurs français continuent de défendre un positionnement fondé sur une propriété du capital entièrement européenne. OVHcloud a réorganisé sa structure commerciale au premier semestre 2026 pour capter la demande croissante liée à la souveraineté, un marché que le groupe qualifie désormais de tangible plutôt que de simple argument marketing. Bleu, la coentreprise entre Orange, Capgemini et Microsoft, occupe une position particulière : elle vise une qualification SecNumCloud tout en s’appuyant sur des technologies Microsoft sous licence, un montage déjà détaillé dans notre couverture du cadre à quatre niveaux du Cloud and AI Development Act européen.

Ce cadre réglementaire, justement, structure de plus en plus les arbitrages d’achat public. Plus une administration ou une entreprise du secteur régulé grimpe dans les niveaux d’exigence de souveraineté définis à Bruxelles, plus les offres construites sur une infrastructure dédiée et un capital européen prennent l’avantage sur les architectures d’overlay, quelle que soit leur maturité technique.

Le CLOUD Act américain, la question juridique qui ne disparaît pas

Toutes ces architectures existent en réaction à un même texte de loi : le CLOUD Act américain de 2018, qui autorise les autorités fédérales à réclamer l’accès à des données détenues par une entreprise américaine, où que ces données soient physiquement stockées dans le monde. C’est la nationalité de la société mère qui déclenche l’obligation légale, pas l’emplacement du centre de données. Une administration française qui héberge ses dossiers dans une région Azure ou AWS située à Paris ou à Francfort reste, en théorie, dans le périmètre d’une réquisition américaine tant que la société qui exploite ce service reste américaine.

C’est précisément ce point que les recherches de la Cloud Security Alliance sur la concentration du marché cloud et le risque de souveraineté technologique mettent en avant, sans toutefois trancher juridiquement la question. Aucune analyse publique disponible en 2026 ne confirme ni n’infirme formellement que les montages d’Azure, d’AWS ou de Google échappent réellement au CLOUD Act. La création de filiales et de conseils consultatifs indépendants, comme le fait AWS à Brandebourg, réduit le risque perçu sans l’éliminer sur le plan strictement légal, puisque la loi américaine cible la société qui contrôle l’entité, pas seulement sa filiale opérationnelle.

Schrems II : l’arrêt de 2020 qui a mis le feu aux poudres

Pour comprendre pourquoi cette question occupe autant les directions juridiques en 2026, il faut remonter à un arrêt rendu par la Cour de justice de l’Union européenne le 16 juillet 2020, dans l’affaire C-311/18, opposant le régulateur irlandais de protection des données à Facebook Ireland et à l’activiste autrichien Maximilian Schrems. Cet arrêt, connu sous le nom de Schrems II, a invalidé la décision d’adéquation encadrant le Privacy Shield, le mécanisme qui autorisait jusque-là les transferts de données personnelles entre l’Union européenne et les États-Unis. Les clauses contractuelles types, elles, ont survécu à l’arrêt, mais avec des conditions d’usage renforcées.

La Cour a jugé que les lois de surveillance américaines, notamment la section 702 du FISA et le décret présidentiel 12333, ainsi que l’absence de voie de recours réellement accessible pour les citoyens européens, rendaient impossible de garantir une protection jugée équivalente à celle offerte par le droit européen. Six ans plus tard, cet arrêt reste la référence juridique de fond qui pousse les entreprises technologiques américaines à construire des montages de plus en plus élaborés, filiales locales, conseils indépendants, certifications tierces, pour tenter de convaincre les régulateurs et les clients européens que leurs offres tiennent la distance sur le plan légal, pas seulement sur le plan technique.

CADA et DMA : le contexte réglementaire qui accélère la bascule

Deux textes récents amplifient cette dynamique. Le Cloud and AI Development Act (CADA), présenté par la Commission européenne le 3 juin 2026, fixe un barème à quatre niveaux qui conditionne l’accès aux marchés publics les plus sensibles à des exigences croissantes de localisation, de personnel européen et, aux niveaux les plus élevés, de propriété du capital. Trois semaines plus tard, le 25 juin 2026, la Commission a notifié à titre préliminaire à Amazon et Microsoft qu’elle envisage de classer leurs services cloud comme des « gatekeepers » au titre du Digital Markets Act, une première pour ce secteur, dont les détails ont été communiqués via le portail de presse de la Commission.

Ces deux textes ne créent pas la demande de cloud souverain, ils l’amplifient. La croissance de 83 % du marché constatée par Gartner en 2026 précède en grande partie l’entrée en vigueur du CADA et la désignation encore préliminaire d’Azure et AWS comme gatekeepers. Ce que ces textes font, en revanche, c’est transformer une préférence commerciale en obligation contractuelle pour une part croissante des acheteurs publics et des entreprises de secteurs régulés, ce qui devrait mécaniquement accélérer encore la courbe de croissance déjà observée.

Chronologie : comment on est arrivé là

DateÉvénement
16 juillet 2020Arrêt Schrems II de la CJUE, invalidation du Privacy Shield
2022Lancement de l’offre « Local Controls » de S3NS (Thales / Google)
2e semestre 2024Lancement de l’offre « Trusted Cloud » de S3NS
4 novembre 2025Mise à jour du Sovereign Landing Zone d’Azure
17 décembre 2025Qualification SecNumCloud 3.2 de PREMI3NS (S3NS)
14 janvier 2026Mise en service généralisée de l’AWS European Sovereign Cloud à Brandebourg
25 février 2026Extension du Sovereign Public Cloud d’Azure à toute l’Europe, Suisse incluse
3 juin 2026Présentation du Cloud and AI Development Act par la Commission européenne
25 juin 2026Notification préliminaire : AWS et Azure pressentis « gatekeepers » DMA

Ce que cela change pour les entreprises et administrations européennes

Pour une direction des systèmes d’information, le premier réflexe consiste à cartographier ses charges de travail par niveau de sensibilité plutôt que de chercher un fournisseur unique pour l’ensemble de son cloud. Une charge de travail de développement interne n’a pas besoin des mêmes garanties qu’un dossier médical ou qu’un système de paiement. Les équipes de conformité recommandent désormais de documenter, workload par workload, le statut d’exposition au CLOUD Act du fournisseur retenu et les mesures d’atténuation en place, qu’il s’agisse de clés gérées par le client, de calcul confidentiel, ou d’une architecture multi-cloud avec bascule possible d’un fournisseur à l’autre.

Sur le plan technique, activer une configuration de type Sovereign Landing Zone sur Azure revient concrètement à assigner une politique de restriction régionale au niveau du groupe de gestion, avant de déployer les charges de travail. Voici un exemple simplifié illustrant la logique d’une politique de niveau 2 qui interdit le déploiement de ressources en dehors d’une liste de régions autorisées.

{
  "properties": {
    "displayName": "Restreindre le deploiement aux regions UE autorisees",
    "policyType": "Custom",
    "mode": "All",
    "parameters": {
      "listOfAllowedLocations": {
        "type": "Array",
        "defaultValue": ["francecentral", "germanywestcentral", "westeurope"]
      }
    },
    "policyRule": {
      "if": {
        "not": {
          "field": "location",
          "in": "[parameters('listOfAllowedLocations')]"
        }
      },
      "then": {
        "effect": "deny"
      }
    }
  }
}

Cet exemple reste volontairement basique. Une configuration réelle de niveau 2 ou 3 combine ce type de restriction régionale avec des politiques sur le chiffrement, la gestion des clés via un module matériel dédié, et des restrictions sur les identités administratives autorisées à intervenir sur les ressources concernées.

Impact sur le marché : qui gagne, qui perd

La première catégorie de gagnants regroupe les fournisseurs européens historiquement positionnés sur la souveraineté, OVHcloud en tête, qui bénéficient mécaniquement du relèvement des exigences réglementaires sur les marchés publics les plus sensibles. La seconde catégorie regroupe les hyperscalers qui investissent tôt dans une gouvernance juridique distincte, une position où AWS a pris de l’avance en publiant un calendrier et un montant d’investissement précis dès le lancement de son projet à Brandebourg.

Du côté des risques, Azure s’expose à une critique récurrente de la part des acheteurs les plus exigeants, qui pourraient considérer que son approche overlay ne suffit pas à répondre aux niveaux 3 et 4 du cadre CADA sans évolution structurelle supplémentaire. Google Cloud, de son côté, dépend fortement de la solidité de ses partenariats locaux, S3NS en France, T-Systems en Allemagne, une stratégie qui répartit le risque juridique mais complexifie la lisibilité de l’offre pour un client cherchant une réponse uniforme à l’échelle européenne. Les entreprises qui retardent leur mise en conformité, quel que soit le fournisseur choisi, risquent de se retrouver à négocier dans l’urgence à mesure que les échéances du CADA se rapprochent.

Cinq prévisions pour 2027-2028

Sur la base des trajectoires observées en 2026, plusieurs évolutions semblent probables pour les deux prochaines années.

  • L’Europe devrait dépasser l’Amérique du Nord comme premier marché mondial du cloud souverain dès 2027, conformément à la trajectoire déjà projetée par Gartner.
  • Microsoft devrait finir par publier une grille tarifaire distincte pour ses fonctionnalités souveraines, sous la pression des exigences de transparence contractuelle portées par les niveaux supérieurs du CADA.
  • D’autres hyperscalers ou fournisseurs de taille intermédiaire devraient annoncer des structures de gouvernance dédiées à l’Union européenne, sur le modèle du montage juridique bâti par AWS à Brandebourg.
  • La question de l’exposition réelle au CLOUD Act ne devrait pas se résoudre par la seule ingénierie contractuelle : un contentieux ou une clarification légale au niveau européen ou transatlantique reste probable avant la fin de la période.
  • Le marché devrait se segmenter davantage entre offres overlay, adaptées aux charges de travail à sensibilité modérée, et offres à infrastructure dédiée, réservées aux charges de travail les plus critiques, plutôt que de converger vers un modèle architectural unique.

Questions fréquentes

Qu’est-ce que le Sovereign Landing Zone d’Azure ?

C’est un ensemble de politiques, de hiérarchies de groupes de gestion et d’initiatives Azure Policy que Microsoft recommande pour appliquer des contrôles de souveraineté sur son cloud public existant. La version actuelle, publiée le 4 novembre 2025, structure ces contrôles en trois niveaux croissants d’exigence.

Le cloud souverain Azure est-il physiquement séparé du cloud public classique ?

Non. Contrairement à AWS, qui a construit une région distincte à Brandebourg, Azure applique ses contrôles souverains directement sur les régions européennes existantes. Microsoft présente d’ailleurs l’absence de migration nécessaire vers un centre de données séparé comme un avantage commercial.

Combien coûte une configuration cloud souverain sur Azure ?

Microsoft n’a publié aucune grille tarifaire spécifique pour le Sovereign Landing Zone ou l’EU Data Boundary à la date de publication de cet article. Les coûts additionnels dépendent des services activés, notamment le module matériel de sécurité Azure Key Vault Managed HSM recommandé au niveau 2.

Quelle est la différence entre l’approche Azure et l’AWS European Sovereign Cloud ?

Azure superpose des contrôles logiciels sur son infrastructure existante. AWS a construit une région physiquement et juridiquement séparée à Brandebourg, avec une société mère et des filiales incorporées en Allemagne, un investissement annoncé de 7,8 milliards d’euros jusqu’en 2040, et un conseil consultatif indépendant.

Le CLOUD Act américain s’applique-t-il toujours si les données sont stockées en Europe ?

La localisation physique des données ne suffit pas à écarter le CLOUD Act, puisque cette loi cible la nationalité de la société qui contrôle le fournisseur, pas l’emplacement du centre de données. C’est précisément ce que les montages de filiales locales et de conseils indépendants, comme celui d’AWS, tentent d’atténuer, sans qu’aucune analyse juridique publique ne confirme une immunité totale en 2026.

Qu’est-ce que la qualification SecNumCloud 3.2 ?

C’est la version la plus récente du label de sécurité délivré par l’ANSSI, l’agence française de cybersécurité, considérée comme le niveau d’exigence de souveraineté le plus élevé en Europe. L’offre PREMI3NS de S3NS, la coentreprise entre Thales et Google Cloud, l’a obtenue le 17 décembre 2025.

Quelle est la taille du marché du cloud souverain en Europe en 2026 ?

Selon Gartner, les dépenses européennes en cloud souverain IaaS atteignent 12,6 milliards de dollars en 2026, en hausse de 83 % par rapport aux 6,9 milliards de 2025, avec une projection à 23,1 milliards pour 2027.

Pourquoi l’arrêt Schrems II reste-t-il évoqué en 2026 ?

Parce qu’il reste la base juridique de fond qui pousse les fournisseurs américains à construire des montages de plus en plus élaborés pour rassurer les régulateurs européens. Rendu le 16 juillet 2020 par la Cour de justice de l’Union européenne, cet arrêt a invalidé le Privacy Shield en raison des lois de surveillance américaines, un problème que les architectures actuelles tentent chacune de résoudre à leur manière.