L’ANSSI vient de fixer une date butoir qui va secouer tout l’écosystème de la cybersécurité française. Lors de la conférence France Quantum, le 16 juin 2026 à Paris, l’agence a annoncé qu’elle cesserait de délivrer des certifications de sécurité aux produits dépourvus de cryptographie post-quantique à partir de 2027. Une bascule réglementaire qui touche directement les administrations, les opérateurs d’importance vitale (OIV) et, par ricochet, tous leurs fournisseurs.
Ce n’est pas une simple recommandation technique de plus. C’est un verrou de marché public. Sans visa de sécurité ANSSI, un éditeur ne peut plus vendre à l’État ni aux infrastructures critiques françaises. Et l’agence ne s’arrête pas là : elle recommande aux entreprises privées de ne plus acheter que des produits « quantum-safe » d’ici 2030. Voici ce que cette décision change concrètement, pourquoi elle tombe maintenant, et comment la France se positionne face à l’Allemagne, au Royaume-Uni et aux États-Unis sur ce dossier.
Ce que l’ANSSI vient d’annoncer le 16 juin 2026
L’annonce a été portée par Samih Souissi, chef de cabinet de l’ANSSI, sur la scène de France Quantum. Le message tient en deux dates. À partir de 2027, l’agence n’accordera plus de nouvelles qualifications ni de visas de sécurité aux produits qui ne prennent pas en charge la cryptographie post-quantique. D’ici 2030, elle estime qu’il ne sera plus raisonnable, même hors périmètre réglementé, d’acheter un produit sans PQC (rapporté par Bruce Schneier, qui cite une dépêche Reuters).
Le périmètre réglementé français couvre trois catégories : les données classifiées de défense, les systèmes d’information d’importance vitale (SAIV) et les produits soumis à qualification ou certification, les fameux « visas de sécurité » ANSSI. Concrètement, cela vise les VPN IPsec, les infrastructures à clé publique (PKI), les modules matériels de sécurité (HSM) et les suites TLS utilisées par l’État, les collectivités et les opérateurs critiques (énergie, santé, télécoms, transport).
Sur sa page officielle dédiée à la cryptographie post-quantique, l’ANSSI précise avoir déjà délivré les tout premiers visas de sécurité à des produits intégrant des algorithmes à réseaux euclidiens (lattice-based), en mode hybride. Autrement dit, l’offre certifiée existe déjà sur le marché français, même si elle reste embryonnaire. La FAQ PQC de l’agence, mise à jour le 22 août 2026, confirme que l’objectif est bien la mise en place d’obligations pour l’entrée en qualification des produits dès 2027.
Le calendrier détaillé de la transition post-quantique française
L’ANSSI structure sa transition en trois phases depuis 2022 : inventaire et préparation, déploiement hybride, puis généralisation. L’agence considère que 2026 correspond à la phase 2, celle du déploiement des mécanismes hybrides. Le tableau ci-dessous reconstitue les jalons publics connus à ce jour.
| Échéance | Obligation ou jalon | Périmètre concerné |
|---|---|---|
| 2022 | Premier avis ANSSI sur la migration cryptographique, plan en trois phases | Administrations, OIV |
| 2 février 2026 | Guide ANSSI sur la transition post-quantique d’IPsec/IKEv2 | Éditeurs VPN, opérateurs réseau |
| 16 juin 2026 | Annonce France Quantum : fin des qualifications sans PQC dès 2027 | Tous les produits soumis à visa de sécurité |
| 31 décembre 2026 | Chaque État membre de l’UE doit avoir défini sa feuille de route PQC nationale | 27 États membres (recommandation Commission européenne) |
| 31 décembre 2026 | Recensement des données sensibles à très long terme exigé par l’ANSSI | Administrations, OIV |
| 2027 | Fin des nouvelles qualifications ANSSI pour produits sans PQC | Éditeurs, intégrateurs, fournisseurs de l’État |
| Fin 2027 | Recensement des systèmes de chiffrement et de signature concernés | Administrations, OIV |
| 2030 | Achat exclusif recommandé de produits « quantum-safe » | Ensemble des organisations, y compris privées |
Ce calendrier reste volontairement souple sur le plan juridique : il n’existe pas encore de texte de loi contraignant tous les acteurs privés, mais un mécanisme de marché très efficace, celui de la qualification obligatoire pour vendre à l’État. Dans les faits, les grands éditeurs de sécurité anticipent déjà, car perdre l’accès aux marchés publics français représente un manque à gagner considérable.
Pourquoi maintenant : la menace « store now, decrypt later »
La justification technique tient en une phrase que l’on entend désormais dans toutes les conférences cyber : « store now, decrypt later ». Un attaquant, un État hostile ou un service de renseignement peut intercepter et stocker aujourd’hui des flux chiffrés en RSA ou en courbes elliptiques, sans pouvoir les déchiffrer dans l’immédiat. Le pari est simple : le jour où un ordinateur quantique suffisamment puissant existera, capable d’exécuter l’algorithme de Shor à grande échelle, ces archives redeviendront lisibles.
Pour des données à durée de vie courte, le risque reste limité. Mais pour des dossiers médicaux, des secrets industriels, des communications diplomatiques ou des certificats racine dont la validité dépasse dix ou vingt ans, la fenêtre d’exposition est déjà ouverte. C’est précisément pour ce type de données que l’ANSSI demande un recensement prioritaire avant fin 2026 : les organisations doivent identifier leurs données très sensibles à long terme avant même de s’attaquer à l’inventaire complet de leurs systèmes de chiffrement, prévu pour fin 2027.
Les textes de l’ANSSI et la recommandation de la Commission européenne désignent explicitement RSA, DSA, ECDSA et ECDH comme des schémas à risque face à un adversaire doté d’un ordinateur quantique performant. Rien ne dit que cette menace se concrétisera en 2027 ou même en 2032, mais la doctrine de précaution veut qu’on migre avant que le risque ne devienne certain, pas après. Notre comparatif RSA/ECC vs cryptographie post-quantique détaille les écarts de performance entre les deux familles d’algorithmes.
L’hybridation obligatoire : ML-KEM, ML-DSA et FrodoKEM
L’ANSSI ne demande pas un remplacement brutal de la cryptographie classique par la cryptographie post-quantique. Elle impose une hybridation : chaque mécanisme d’échange de clé ou de signature doit combiner un algorithme pré-quantique éprouvé (ECDH, ECDSA, RSA) avec un algorithme post-quantique additionnel. L’objectif est de conserver le niveau de sécurité classique en cas de faille non détectée dans le nouvel algorithme, tout en ajoutant la résistance quantique.
Deux primitives sont nommées explicitement par l’agence, en cohérence avec les normes finalisées par le NIST américain le 13 août 2024 : ML-KEM (FIPS 203) pour l’échange de clés, dérivé de CRYSTALS-Kyber, et ML-DSA (FIPS 204) pour les signatures, dérivé de CRYSTALS-Dilithium. Pour les contextes à très haute assurance, l’ANSSI conserve une préférence pour FrodoKEM, un mécanisme basé sur des réseaux non structurés, jugé plus conservateur sur le plan cryptanalytique.
| Primitive | Fonction | Norme de référence | Statut ANSSI |
|---|---|---|---|
| RSA-3072 / ECDSA | Échange de clé, signature classique | Historique (pré-quantique) | À conserver en hybride, pas seul |
| ML-KEM (ex-Kyber) | Établissement de clé | NIST FIPS 203 (août 2024) | Recommandé, usage hybride avec ECDH |
| ML-DSA (ex-Dilithium) | Signature numérique | NIST FIPS 204 (août 2024) | Recommandé, usage hybride avec ECDSA/RSA |
| FrodoKEM | Établissement de clé, haute assurance | Réseaux non structurés | Préféré pour les contextes critiques |
| SLH-DSA (ex-SPHINCS+) | Signature basée sur du hachage | NIST FIPS 205 (août 2024) | Solution de secours (backup) |
Ce choix de primitives n’est pas propre à la France. Il reflète un consensus international qui s’est construit autour des trois standards NIST publiés en même temps, comme le rappelle l’annonce officielle du NIST. Pour les équipes techniques qui veulent comparer les tailles de clés et les temps de calcul entre ML-KEM et les algorithmes classiques, notre article ML-KEM vs RSA détaille déjà ces écarts, tout comme notre comparatif ML-DSA vs SLH-DSA pour la partie signatures.
À quoi ressemble une configuration hybride en pratique
Pour les équipes réseau qui doivent commencer à tester ces mécanismes, la plupart des implémentations TLS 1.3 récentes exposent déjà des groupes hybrides combinant une courbe elliptique classique et ML-KEM. Voici à quoi ressemble une négociation de ce type côté client OpenSSL, à titre d’illustration technique :
openssl s_client -connect exemple-serveur-etat.fr:443 \
-groups X25519MLKEM768 \
-tls1_3
# Vérifier le groupe négocié dans la sortie :
# Server Temp Key: X25519MLKEM768
# ce groupe combine X25519 (classique) et ML-KEM-768 (post-quantique)
Ce type de groupe hybride circule déjà dans certains navigateurs et serveurs web depuis 2024-2025, mais son adoption généralisée dans les infrastructures d’État françaises reste, à ce stade, au milieu du gué. C’est précisément ce que l’échéance de 2027 vise à accélérer.
Qui est concerné : le périmètre réglementé et ses zones grises
Toutes les entreprises françaises ne sont pas logées à la même enseigne. Le périmètre strictement réglementé, celui où l’obligation de 2027 s’applique avec la force d’une exigence de qualification, couvre les données classifiées de défense, les systèmes d’information d’importance vitale et les produits soumis à visa de sécurité. Concrètement : opérateurs d’énergie, de télécoms, de santé publique, de transport, banques systémiques, et bien sûr les ministères.
En dehors de ce périmètre, aucune loi ne force une PME ou une ETI à migrer avant 2027. Mais l’ANSSI est explicite sur ce point dans sa FAQ : au-delà de 2030, il ne sera « plus raisonnable » d’acheter un produit sans PQC, même hors obligation légale. Autrement dit, le marché lui-même va se charger de la bascule, à mesure que les grands éditeurs (Microsoft, Cisco, Palo Alto, Thales, Atos) intègrent la PQC par défaut dans leurs gammes pour continuer à vendre à l’État.
La zone grise la plus délicate concerne les sous-traitants de rang deux et trois. Une PME qui fournit un composant logiciel à un intégrateur qui, lui, vend à un OIV, se retrouve de facto entraînée dans la chaîne de conformité, sans que l’obligation lui soit directement adressée. C’est un phénomène déjà observé avec le RGPD et plus récemment avec NIS2 : la contrainte réglementaire se propage par contrat, bien au-delà du périmètre légal initial.
L’Europe accélère aussi : ENISA et la feuille de route Commission
La France n’avance pas seule. La Commission européenne a publié en 2024 une recommandation sur une feuille de route coordonnée pour la transition vers la cryptographie post-quantique, dont la mise à jour ENISA d’avril 2026 précise un jalon très concret : chaque État membre doit avoir défini sa propre feuille de route PQC nationale d’ici le 31 décembre 2026, avec une planification déjà engagée pour les cas d’usage à risque élevé et moyen.
Ce calendrier européen s’articule avec le Cyber Resilience Act (CRA), dont l’article 26 encadre les exigences de cybersécurité applicables aux produits numériques vendus dans l’UE. Selon le site de suivi cyberresilienceact.eu, la Commission a approuvé en juillet 2026 le contenu de son guide d’application de l’article 26, accompagné d’une FAQ évolutive, pendant que les organismes européens de normalisation rédigent les normes harmonisées correspondantes. Notre article sur les obligations de signature numérique du CRA détaille les sanctions prévues pour le code non signé, qui peuvent atteindre 2,5 % du chiffre d’affaires mondial.
À l’échelle du continent, l’ENISA (Agence de l’Union européenne pour la cybersécurité) avait déjà recommandé en 2026 d’interdire progressivement le RSA sous 3 000 bits, comme le rapportait notre article sur le nouveau référentiel ENISA. La cohérence entre ces différents chantiers, ANSSI côté français, ENISA et Commission côté européen, dessine un mur réglementaire commun qui se referme sur les mêmes années : 2026 pour les feuilles de route, 2027 pour les premières obligations dures, 2030 pour la bascule quasi générale.
Comparaison internationale : la France plus rapide que ses voisins ?
Sur le papier, l’annonce française du 16 juin 2026 semble agressive. Mais replacée dans le contexte international, elle rejoint en réalité un mouvement déjà engagé ailleurs, avec des variantes de calendrier notables.
| Pays / organisation | Texte de référence | Premier jalon dur | Transition complète visée |
|---|---|---|---|
| France (ANSSI) | Annonce France Quantum, juin 2026 | 2027 (fin des qualifications sans PQC) | 2030 (achat quasi exclusif quantum-safe) |
| États-Unis (NSA, CNSA 2.0) | CNSSP 15 / CNSA 2.0 FAQ | 1er janvier 2027 (nouvelles acquisitions NSS) | 2030-2033 selon les catégories de produits |
| Royaume-Uni (NCSC) | Timelines for migration to PQC, mars 2025 | 2028 (fin de la phase de découverte et de planification) | 2035 (migration complète de tous les systèmes) |
| Allemagne (BSI) | TR-02102-1, édition 2025-01 | 2030 (applications à très haute protection) | 2031 (fin de l’usage exclusif de clés classiques) |
| Union européenne (Commission / ENISA) | Feuille de route coordonnée PQC | 31 décembre 2026 (feuilles de route nationales) | 2030 pour les cas d’usage à haut risque |
Ce tableau montre une convergence frappante autour de l’année 2027 comme premier point de bascule dur, que ce soit côté français ou américain, et de 2030 comme échéance de généralisation pour les usages les plus sensibles. Le Royaume-Uni se distingue par un calendrier plus étalé, avec une cible finale repoussée à 2035, jugée plus réaliste par certains experts compte tenu de la complexité des systèmes hérités (legacy) dans les grandes organisations. L’Allemagne, via son BSI, adopte une approche technique très détaillée, avec des seuils de sécurité minimale de 120 bits déjà spécifiés dans ses recommandations 2025.
Ce qui distingue vraiment la démarche française, c’est le levier utilisé : la qualification obligatoire pour l’accès aux marchés publics, un outil que l’ANSSI maîtrise depuis des années avec les visas de sécurité, et qui produit un effet de bascule de marché plus rapide qu’une simple recommandation technique sans sanction commerciale immédiate.
Contexte historique : d’une menace théorique à une échéance réglementaire
La cryptographie post-quantique n’est pas un sujet nouveau. Le NIST a lancé son concours international de sélection d’algorithmes dès 2016, après que des chercheurs eurent démontré, sur le papier, que l’algorithme de Shor pourrait un jour casser RSA et les courbes elliptiques si un ordinateur quantique suffisamment stable et suffisamment large en nombre de qubits logiques voyait le jour. Pendant près d’une décennie, le sujet est resté cantonné aux laboratoires de recherche et aux publications académiques.
Le basculement s’est produit en deux temps. D’abord, la finalisation des trois premiers standards NIST le 13 août 2024 (FIPS 203, 204 et 205) a donné aux industriels une base normative stable sur laquelle bâtir des produits commerciaux. Ensuite, la multiplication des annonces de recherche sur des architectures quantiques toujours plus larges a nourri l’urgence politique, sans qu’aucun ordinateur quantique capable de casser du RSA à l’échelle industrielle n’ait été démontré publiquement à ce jour. C’est cette incertitude, justement, qui justifie une transition anticipée plutôt qu’une réaction dans l’urgence.
La France a suivi un chemin progressif depuis 2022, année où l’ANSSI a publié son premier avis structurant la migration en trois phases. L’annonce de juin 2026 constitue l’aboutissement logique de cette trajectoire, pas une rupture soudaine. Ce qui change, c’est le passage d’une recommandation à une contrainte de marché assortie d’une date précise.
Impact sur le marché : éditeurs, intégrateurs et fournisseurs de confiance
Pour les éditeurs de sécurité qui vendent à l’État français, l’échéance de 2027 change la feuille de route produit. Les fournisseurs de VPN IPsec, de PKI et de HSM doivent désormais intégrer des mécanismes hybrides dans leurs prochaines versions certifiables, sous peine de perdre l’accès aux marchés publics. Les grands noms du secteur, Thales, Atos-Eviden, Stormshield côté français, mais aussi des acteurs internationaux comme Cisco ou Palo Alto Networks qui vendent en France, ont déjà commencé à documenter leurs feuilles de route PQC.
Pour les intégrateurs et les prestataires de services de confiance qualifiés, l’enjeu est différent : ils doivent former leurs équipes techniques à des primitives encore peu répandues dans les cursus classiques de cryptographie appliquée, et anticiper des audits de conformité qui vont se durcir année après année jusqu’en 2027.
Du côté des infrastructures à clé publique, la question de la transparence des certificats et de la migration des autorités de certification racine se pose avec une acuité particulière : un certificat racine signé aujourd’hui avec un algorithme classique peut rester valide pendant quinze à vingt ans, ce qui signifie que les autorités de certification françaises et européennes doivent commencer dès maintenant à préparer des chaînes de confiance hybrides pour éviter un point de rupture en fin de décennie.
Ce que disent les sources officielles et les experts
L’ANSSI elle-même est la source la plus directe sur ses intentions. Dans sa FAQ officielle sur la cryptographie post-quantique, l’agence écrit : « L’ANSSI vise la mise en place d’obligations PQC pour l’entrée en qualification de produits à partir de 2027 » (source : cyber.gouv.fr). Sur l’après-2027, le même document précise : « L’ANSSI indique qu’il ne sera pas raisonnable d’acheter des produits qui n’intègrent pas de la PQC après 2030 » (source : FAQ PQC ANSSI).
La couverture internationale de l’annonce confirme la portée de la mesure. Reuters, cité par le cryptographe Bruce Schneier, rapportait que « l’agence de cybersécurité française ANSSI a annoncé mardi qu’elle cesserait de certifier des produits de sécurité dépourvus de chiffrement résistant au quantique » (source : Schneier on Security). Le même article précise que Samih Souissi, chef de cabinet de l’ANSSI, a déclaré lors de la conférence France Quantum que l’agence cesserait ces certifications à partir de 2027, et que les entreprises devraient viser l’achat exclusif de produits quantum-safe d’ici 2030 (source : Schneier on Security).
Les défis pratiques de la migration pour les équipes techniques
Sur le terrain, migrer vers l’hybride pose des problèmes très concrets. Le premier est la taille des clés et des signatures : ML-KEM et ML-DSA produisent des objets cryptographiques nettement plus lourds que RSA ou ECC, ce qui alourdit les handshakes TLS et peut fragmenter les paquets réseau dans des environnements avec des MTU restreints, un problème déjà documenté dans les déploiements pilotes de plusieurs opérateurs télécoms européens.
Le deuxième défi est l’inventaire cryptographique lui-même. Beaucoup d’organisations, y compris des grandes administrations, ne savent pas précisément où et comment elles utilisent RSA ou ECC dans leurs systèmes : certificats internes oubliés, bibliothèques tierces figées depuis des années, firmwares embarqués difficiles à mettre à jour. L’ANSSI recommande d’ailleurs d’intégrer la préparation post-quantique dans les cycles normaux de renouvellement technologique plutôt que d’en faire un projet de migration isolé et exceptionnel.
Le troisième défi concerne la formation. Les équipes de sécurité opérationnelle en France ont, pour la plupart, appris la cryptographie appliquée sur RSA, AES et les courbes elliptiques. ML-KEM, ML-DSA et FrodoKEM reposent sur des problèmes mathématiques différents (réseaux euclidiens, codes correcteurs d’erreurs), ce qui demande une montée en compétence réelle, pas seulement une mise à jour de bibliothèque logicielle.
Cinq prédictions pour la période 2027-2030
1. Une vague de certifications hybrides dès 2027. Les grands éditeurs qui vendent à l’État français vont accélérer leurs dépôts de dossiers de qualification ANSSI dans les douze mois qui précèdent l’échéance, créant un embouteillage administratif prévisible chez l’agence.
2. Le marché privé suivra avec un décalage de deux à trois ans. Les entreprises non soumises à l’obligation légale attendront de voir les prix et la maturité des produits certifiés baisser avant de migrer massivement, plutôt que d’anticiper dès 2027.
3. Des tensions sur les coûts de licence et de matériel. Les HSM et modules cryptographiques compatibles PQC restent aujourd’hui plus chers que leurs équivalents classiques, un écart qui devrait se resserrer mais pas disparaître avant 2028-2029.
4. Une convergence réglementaire franco-européenne renforcée. Les jalons ANSSI et ceux du Cyber Resilience Act vont continuer de s’aligner dans le temps, ce qui devrait simplifier la mise en conformité pour les entreprises opérant dans plusieurs pays de l’UE.
5. Des incidents de compatibilité documentés publiquement. Les premières implémentations hybrides à grande échelle vont générer des cas de rupture de compatibilité (pare-feu qui bloquent des paquets TLS trop volumineux, équipements réseau anciens incapables de négocier les nouveaux groupes), qui feront l’objet de correctifs d’urgence côté fournisseurs.
Que doivent faire les entreprises françaises dès maintenant
Pour les organisations soumises au périmètre réglementé, la priorité immédiate est le recensement des données sensibles à très long terme, exigé par l’ANSSI avant fin 2026. Cela concerne en premier lieu les données médicales, les secrets industriels et les archives dont la confidentialité doit être garantie au-delà de dix ans.
Pour toutes les autres, y compris les PME et ETI non directement concernées par l’obligation de 2027, trois actions concrètes s’imposent : d’abord, dresser un inventaire cryptographique de ses systèmes critiques (où RSA et ECC sont-ils utilisés, et pour quelle durée de vie de données) ; ensuite, interroger ses fournisseurs de VPN, de PKI et de solutions cloud sur leur feuille de route PQC officielle ; enfin, intégrer un critère « compatibilité post-quantique » dans les prochains appels d’offres et renouvellements de contrats, plutôt que d’attendre une obligation légale qui pourrait arriver plus vite que prévu si le précédent français fait école ailleurs en Europe.
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Questions fréquentes sur la transition post-quantique française
Qu’est-ce que la cryptographie post-quantique concrètement ?
Ce sont des algorithmes de chiffrement et de signature conçus pour rester sûrs même face à un ordinateur quantique capable d’exécuter l’algorithme de Shor à grande échelle, contrairement à RSA ou aux courbes elliptiques classiques (ECC), qui deviendraient vulnérables dans ce scénario.
Mon entreprise est-elle obligée de migrer dès 2027 ?
Seules les organisations dans le périmètre réglementé (OIV, administrations, produits soumis à visa de sécurité ANSSI) sont concernées par l’échéance dure de 2027. Les autres entreprises ne sont pas légalement contraintes, mais l’ANSSI recommande d’anticiper avant 2030.
Quelle est la différence entre ML-KEM et ML-DSA ?
ML-KEM (FIPS 203) sert à l’établissement de clé, l’équivalent post-quantique de l’échange Diffie-Hellman. ML-DSA (FIPS 204) sert à la signature numérique, l’équivalent post-quantique d’ECDSA ou RSA-PSS. Les deux ont été finalisées par le NIST le 13 août 2024.
Pourquoi l’ANSSI impose-t-elle un mode hybride plutôt qu’un remplacement direct ?
Parce que les algorithmes post-quantiques sont mathématiquement plus récents et moins éprouvés sur le long terme que RSA ou ECC. En combinant les deux familles, une faille découverte dans l’une des deux n’expose pas immédiatement les données, tant que l’autre reste sûre.
La France est-elle en avance ou en retard par rapport aux autres pays ?
Elle est globalement alignée avec les États-Unis, dont l’échéance CNSA 2.0 pour les nouvelles acquisitions de systèmes de sécurité nationale tombe également au 1er janvier 2027. Le Royaume-Uni vise un calendrier plus étalé, avec une migration complète en 2035, tandis que l’Allemagne cible 2030-2031 pour ses seuils les plus stricts.
Qu’est-ce qu’un « store now, decrypt later » ?
C’est une stratégie d’attaque où des données chiffrées aujourd’hui avec des algorithmes classiques sont interceptées et stockées par un adversaire, dans l’attente qu’un futur ordinateur quantique permette de les déchiffrer rétroactivement. Ce risque justifie la migration anticipée des données à longue durée de vie.
Existe-t-il déjà des produits certifiés post-quantiques en France ?
Oui. L’ANSSI indique avoir délivré ses tout premiers visas de sécurité pour des produits intégrant des algorithmes post-quantiques à réseaux euclidiens, en mode hybride, mais l’offre reste encore limitée en 2026.
Que risque une entreprise qui ne migre pas à temps ?
Pour les fournisseurs de l’État et des OIV, le risque est la perte pure et simple de la qualification ANSSI à partir de 2027, donc l’exclusion des marchés publics. Pour les autres, le risque est davantage réputationnel et contractuel, à mesure que les donneurs d’ordre commencent à exiger la compatibilité PQC dans leurs cahiers des charges.




