Le 21 septembre 2026, une bascule technique et réglementaire longtemps annoncée devient réalité aux États-Unis : tous les certificats FIPS 140-2 encore actifs basculent sur la « Historical List » du programme de validation cryptographique du NIST (CMVP). Concrètement, plus aucun achat fédéral américain ne pourra s’appuyer sur un module validé FIPS 140-2. Il faudra du FIPS 140-3, la norme qui intègre déjà les premiers réflexes post-quantiques. Pour les éditeurs européens qui vendent des équipements de chiffrement à l’administration américaine, la fenêtre de tolérance se referme. Et le calendrier américain entre en résonance directe avec celui de l’ANSSI et de la Commission européenne, qui imposent leurs propres jalons de sortie du chiffrement classique d’ici 2027, 2030 et 2035.
Cet article décortique ce que change concrètement cette échéance du 21 septembre 2026, pourquoi RSA et les courbes elliptiques (ECC) sont dans le viseur, ce que sont vraiment ML-KEM, ML-DSA et SLH-DSA, et comment les entreprises françaises et européennes doivent lire ce signal alors qu’elles ont leur propre horloge de conformité à gérer avec l’ANSSI et l’ENISA.
Le 21 septembre 2026, une date qui n’est pas nouvelle mais qui devient concrète
Le programme CMVP (Cryptographic Module Validation Program) du National Institute of Standards and Technology avait fixé cette date il y a plusieurs années déjà : les soumissions de nouveaux modules sous FIPS 140-2 avaient cessé dès septembre 2021, et une période de transition de cinq ans avait été accordée aux certificats existants. Cette période s’achève ce mois-ci. À partir du 21 septembre 2026, chaque certificat FIPS 140-2 encore en cours de validité bascule automatiquement vers la liste dite « historique », ce qui ne signifie pas que les modules cessent de fonctionner d’un point de vue technique, mais qu’ils perdent leur valeur de justification pour tout nouvel achat par une agence fédérale américaine.
La nuance est importante et souvent mal comprise : il ne s’agit pas d’un interrupteur qui coupe le chiffrement en production. Les systèmes déjà déployés avec un module FIPS 140-2 continuent de fonctionner. Ce qui change, c’est la capacité d’une agence ou d’un fournisseur à s’appuyer sur ce certificat pour remporter un nouveau contrat, obtenir une autorisation FedRAMP ou justifier une acquisition. Le procurement fédéral américain pèse plusieurs dizaines de milliards de dollars par an en logiciels et matériels de sécurité : c’est ce levier économique, plus que la technique pure, qui force les éditeurs à migrer.
Pour les entreprises françaises qui vendent des boîtiers de chiffrement, des modules matériels de sécurité (HSM) ou des bibliothèques cryptographiques au gouvernement américain ou à ses sous-traitants, ce basculement ferme une porte qui restait entrouverte depuis cinq ans. Sans validation FIPS 140-3 à jour, impossible de répondre à un appel d’offres fédéral américain dès la fin du mois.
FIPS 140-3 : ce que la nouvelle norme change concrètement
FIPS 140-3 n’est pas une simple révision cosmétique de FIPS 140-2. La norme s’appuie désormais sur les référentiels internationaux ISO/IEC 19790:2012 et ISO/IEC 24759:2017, ce qui aligne le programme américain sur des critères déjà utilisés ailleurs dans le monde pour évaluer des modules cryptographiques matériels et logiciels. FIPS 140-3 a été approuvée en mars 2019 par le Secrétaire au Commerce américain, et les premiers tests sous ce nouveau cadre ont débuté en septembre 2020. Les quatre niveaux de sécurité (du niveau 1, le plus basique, au niveau 4, réservé aux environnements les plus hostiles) sont conservés, mais les exigences de test, de documentation et de résistance aux attaques physiques sont resserrées.
Autre point souvent négligé : la coexistence des deux normes pendant la période de transition a créé un embouteillage dans les laboratoires accrédités. Les délais de validation FIPS 140-3 se sont allongés, certains éditeurs rapportant des files d’attente de plusieurs mois avant même le début des tests. Pour les entreprises qui découvrent la deadline du 21 septembre 2026 à la dernière minute, la fenêtre pour obtenir une validation dans les temps est d’ores et déjà fermée : le processus de test et de certification prend généralement entre neuf et dix-huit mois selon la complexité du module.
Tableau comparatif : FIPS 140-2 contre FIPS 140-3
| Critère | FIPS 140-2 | FIPS 140-3 |
|---|---|---|
| Base normative | Critères propres au NIST (2001) | ISO/IEC 19790:2012 et ISO/IEC 24759:2017 |
| Approbation | 25 mai 2001 | 22 mars 2019 |
| Fin des nouvelles soumissions | 21 septembre 2021 | En vigueur (norme active) |
| Bascule sur liste historique | 21 septembre 2026 | Non applicable |
| Niveaux de sécurité | 1 à 4 | 1 à 4 (exigences renforcées) |
| Algorithmes post-quantiques | Non couverts | Compatible ML-KEM, ML-DSA, SLH-DSA |
| Reconnaissance FedRAMP pour nouveaux achats | Perdue au 21/09/2026 | Obligatoire |
ML-KEM, ML-DSA, SLH-DSA : les trois normes qui remplacent RSA et ECC
Ce qui rend cette échéance particulièrement stratégique, c’est qu’elle coïncide avec la maturité opérationnelle des standards post-quantiques du NIST. En août 2024, le NIST avait publié les versions finales de trois normes cryptographiques conçues pour résister à un ordinateur quantique suffisamment puissant : FIPS 203 (ML-KEM, dérivé de CRYSTALS-Kyber) pour l’échange de clés, FIPS 204 (ML-DSA, dérivé de CRYSTALS-Dilithium) pour les signatures numériques, et FIPS 205 (SLH-DSA, dérivé de SPHINCS+) comme mécanisme de signature de secours fondé sur le hachage plutôt que sur des structures algébriques.
Ces trois normes ne sont plus des candidats à l’essai : selon l’analyse publiée par le cabinet Neura Parse en juillet 2026, elles constituent désormais la base stable de la cryptographie post-quantique fédérale américaine, et non plus une simple sélection provisoire. Le rapport technique NIST IR 8547 va plus loin en désignant explicitement RSA, ECDSA et ECDH comme des algorithmes vulnérables à terme face au calcul quantique, avec une trajectoire de dépréciation progressive jusqu’à leur interdiction complète en 2035. Les systèmes classés à haut risque, eux, devront migrer bien avant cette échéance. Nous avions déjà détaillé le fonctionnement de ML-KEM pas à pas dans un tutoriel dédié, une base utile pour comprendre ce que la bascule du 21 septembre implique techniquement.
Tableau : les trois normes post-quantiques du NIST
| Norme FIPS | Nom | Algorithme de base | Usage principal |
|---|---|---|---|
| FIPS 203 | ML-KEM | CRYSTALS-Kyber | Encapsulation de clés (remplace RSA/ECDH) |
| FIPS 204 | ML-DSA | CRYSTALS-Dilithium | Signature numérique principale (remplace RSA/ECDSA) |
| FIPS 205 | SLH-DSA | SPHINCS+ | Signature de secours fondée sur le hachage |
Pourquoi RSA et les courbes elliptiques sont visées en premier
La menace n’est pas que le chiffrement symétrique (AES) ou les fonctions de hachage (SHA-2, SHA-3) tombent du jour au lendemain : ces primitives résistent bien mieux au calcul quantique, à condition d’utiliser des tailles de clé suffisantes. Le problème se concentre sur les mécanismes à clé publique utilisés pour l’échange de clés et la signature, à savoir RSA, Diffie-Hellman et les courbes elliptiques. C’est exactement ce que précise le guide technique publié par l’ANSSI le 2 février 2026 sur la transition de TLS 1.3 vers la cryptographie post-quantique : seule la phase de négociation (le handshake, qui repose sur l’échange Diffie-Hellman et les signatures numériques) est exposée à un futur ordinateur quantique. Le chiffrement des données une fois la session établie reste sûr, à condition d’augmenter les tailles de clé symétriques.
Cette distinction technique explique pourquoi TLS 1.3 est au cœur de la bascule. Les recommandations complémentaires publiées par le NIST dans SP 800-52 Rev. 2 notent que TLS 1.3 a déjà supprimé le transport de clé RSA (RSA key transport), et que TLS 1.2 peut également être configuré sans cette dépendance. L’infrastructure web mondiale a donc une partie du travail déjà faite, mais l’échange de clés Diffie-Hellman classique reste, lui, largement répandu et devra migrer vers un mécanisme hybride combinant ML-KEM et courbe elliptique classique le temps de la transition.
Le risque concret que les experts en cryptographie post-quantique mettent en avant depuis plusieurs années porte un nom : le « harvest now, decrypt later ». Un attaquant capture aujourd’hui du trafic chiffré avec RSA ou ECC, le stocke, et attend qu’un ordinateur quantique suffisamment puissant permette de le déchiffrer rétroactivement. Pour des données à durée de vie longue (secrets industriels, dossiers médicaux, communications diplomatiques), le calendrier de migration compte autant que la robustesse technique de l’algorithme choisi.
Le calendrier européen : ANSSI, Commission européenne et ENISA avancent en parallèle
Le basculement américain du 21 septembre 2026 ne se produit pas dans le vide. La Commission européenne a mis à jour début septembre 2026 sa feuille de route coordonnée pour la transition vers la cryptographie post-quantique, initialement publiée en juin 2025 par le NIS Cooperation Group. Cette feuille de route impose à chaque État membre de disposer de sa propre feuille de route nationale de migration avant le 31 décembre 2026, avec un inventaire cryptographique complet des systèmes utilisant des clés publiques, une classification des données selon leur durée de sensibilité, et le lancement de premiers déploiements hybrides sur les couches de communication les plus critiques.
Comme évoqué dans notre couverture de l’appel à l’action du G7 piloté par l’ANSSI, le calendrier français est même plus resserré que le calendrier fédéral américain sur un point précis : lors de la conférence France Quantum à Paris fin août 2026, l’agence a confirmé qu’à partir de 2027, elle cessera de certifier tout produit de sécurité qui n’intègre pas de chiffrement résistant au quantique, et recommande aux acheteurs publics et privés de ne plus acquérir que des produits « quantum-safe » à partir de 2030. Ce jalon rejoint celui que nous détaillions dans notre analyse de la fin des certifications sans cryptographie post-quantique dès 2027.
Les infrastructures critiques européennes (énergie, eau, santé, finance, transport) doivent, elles, avoir migré leurs cas d’usage à haut risque d’ici fin 2030, avec une échéance finale fixée au 31 décembre 2035 pour l’ensemble des niveaux de risque, y compris moyen et faible, un calendrier détaillé sur le site de l’ENISA, l’agence européenne de cybersécurité. C’est le même horizon 2035 que celui retenu par le NIST pour l’interdiction complète de RSA, ECDSA et ECDH aux États-Unis : les deux blocs réglementaires convergent, presque année pour année, sur la sortie complète du chiffrement à clé publique classique.
Tableau : calendrier comparé États-Unis contre Union européenne et France
| Échéance | États-Unis (NIST/CMVP) | Union européenne / France (ANSSI/ENISA) |
|---|---|---|
| 21 septembre 2026 | Bascule des certificats FIPS 140-2 sur liste historique | Sans objet |
| 31 décembre 2026 | Sans objet direct | Chaque État membre doit disposer d’une feuille de route nationale PQC |
| 2027 | Achats fédéraux exigent FIPS 140-3 | L’ANSSI cesse de certifier les produits sans PQC |
| Fin 2030 | Recommandation de migration accélérée des systèmes à haut risque | Infrastructures critiques migrées sur les cas à haut risque ; achats « quantum-safe » recommandés en France |
| 31 décembre 2035 | Interdiction complète de RSA, ECDSA, ECDH | Migration complète, tous niveaux de risque, achevée dans l’UE |
Impact sur les fournisseurs européens de cryptographie
Pour un éditeur de HSM, de bibliothèques TLS ou de solutions de chiffrement de disque basé en France ou ailleurs en Europe, la convergence des deux calendriers crée une double contrainte plutôt qu’une simple redondance. Un fournisseur qui vend à la fois à l’administration française et à des agences américaines doit désormais mener deux processus de certification en parallèle : la validation FIPS 140-3 auprès du CMVP pour le marché américain, et la certification de sécurité de premier niveau (CSPN) ou Critères Communs pour le marché français et européen. Les deux référentiels ne sont pas encore harmonisés, ce qui signifie un doublon de coûts de test et de documentation pour toute entreprise qui vise les deux marchés à la fois.
Le rapport publié par Europol le 21 janvier 2026 sur la priorisation de la migration post-quantique dans les services financiers souligne que ce sont justement les secteurs les plus réglementés, banques et assurances en tête, qui portent la double pression : conformité DORA côté européen, exigences FIPS côté transatlantique dès qu’un établissement opère des filiales ou des partenariats aux États-Unis. Les cinq recommandations formulées lors du « 5th PQC Update » organisé par Fraunhofer AISEC en mai 2026 restent la feuille de route de référence pour ces entreprises : inventaire cryptographique complet, priorisation par niveau de risque, crypto-agilité des systèmes, déploiement de schémas hybrides combinant algorithmes classiques et post-quantiques, et participation active aux travaux de normalisation internationale.
Sur le terrain technique, l’état des lieux reste inégal. Une étude de sécurité des domaines européens publiée en août 2026 montre que 84,6 % des 11 835 domaines analysés supportent déjà TLS 1.3, la version du protocole la mieux préparée pour intégrer un échange de clés hybride post-quantique. Côté français, sur un échantillon de 497 domaines, le score de sécurité moyen s’établit à 68,5 sur 100, avec 87,1 % de certificats TLS valides mais encore 17,8 % de domaines qui utilisent TLS 1.0, une version obsolète depuis des années et totalement incompatible avec la logique de migration post-quantique. L’écart entre les grandes infrastructures déjà alignées sur TLS 1.3 et la longue traîne de sites encore sur des protocoles anciens illustre l’ampleur du chantier qui reste à mener avant les échéances de 2030, un signal cohérent avec ce que nous observions dans notre analyse de l’adoption de la signature post-quantique ML-DSA-65 par les banques, où les échéances réglementaires précèdent souvent la préparation technique réelle du terrain.
Comparaison des cadres de certification : CMVP contre CSPN et Critères Communs
Le CMVP américain et le dispositif français de certification ne fonctionnent pas selon la même logique, ce qui complique la vie des éditeurs qui veulent vendre des deux côtés de l’Atlantique. Le CMVP évalue un module cryptographique isolé (une bibliothèque logicielle, une puce, un boîtier) contre un référentiel figé, avec des laboratoires accrédités indépendants qui transmettent leurs résultats au NIST pour validation finale. La CSPN française, pilotée par l’ANSSI, évalue davantage un produit dans son contexte d’usage, avec une durée de test généralement plus courte (autour de deux mois) mais une portée plus large incluant l’environnement d’exploitation. Les Critères Communs, reconnaissance internationale utilisée aussi bien en Europe qu’aux États-Unis via le programme NIAP, offrent un pont partiel entre les deux mondes, mais aucun des trois référentiels n’intègre encore un module d’évaluation post-quantique totalement stabilisé.
Cette absence d’harmonisation crée une opportunité de marché pour les cabinets de conseil et les laboratoires de test qui savent naviguer entre les deux systèmes. Elle crée aussi un risque réel de fragmentation : un module validé FIPS 140-3 avec un algorithme ML-KEM correctement implémenté n’obtient pas automatiquement d’équivalence CSPN, et inversement. Les entreprises qui anticipent le mieux sont celles qui construisent leurs implémentations cryptographiques en mode hybride et modulaire dès le départ, un principe que nous détaillions déjà dans notre article sur RSA/ECC face à la cryptographie post-quantique.
Contexte historique : vingt-cinq ans de normes FIPS 140
Le programme FIPS 140 n’en est pas à sa première transition. FIPS 140-1, la toute première version, date de 1994. FIPS 140-2 lui succède en 2001 et devient, pendant deux décennies, la référence incontournable pour tout module cryptographique destiné au marché fédéral américain, ainsi qu’un argument commercial de poids pour les fournisseurs vendant hors des États-Unis. La transition vers FIPS 140-3, approuvée en 2019, a suivi le même schéma que celle qui s’achève aujourd’hui : arrêt des nouvelles soumissions sous l’ancienne norme, période de coexistence de plusieurs années, puis bascule définitive des certificats existants vers la liste historique.
Ce qui distingue la transition actuelle des précédentes, c’est qu’elle coïncide pour la première fois avec un changement de paradigme algorithmique et pas seulement procédural. Passer de FIPS 140-1 à FIPS 140-2, ou de FIPS 140-2 à FIPS 140-3, revenait essentiellement à durcir des exigences de test sur les mêmes familles d’algorithmes (AES, RSA, SHA, ECC). Cette fois, la norme accueille des familles algorithmiques entièrement nouvelles, fondées sur des problèmes mathématiques différents (réseaux euclidiens pour ML-KEM et ML-DSA, fonctions de hachage pour SLH-DSA), ce qui explique pourquoi la charge de travail d’implémentation, de test et d’audit dépasse largement celle des transitions précédentes.
Impact sur le marché de la cybersécurité et des HSM
Le marché des modules matériels de sécurité (HSM) et des bibliothèques cryptographiques certifiées vit une phase de tension inhabituelle. D’un côté, la demande de re-certification explose mécaniquement : chaque module encore en FIPS 140-2 doit repasser par un cycle de test complet pour obtenir son équivalent FIPS 140-3, avec des délais de laboratoire qui se sont allongés au fil de la période de transition. De l’autre, les clients finaux, en particulier dans le secteur financier et les administrations, cherchent des garanties de compatibilité future avec ML-KEM et ML-DSA avant de signer de nouveaux contrats pluriannuels, ce qui pousse les éditeurs à proposer des architectures hybrides capables de basculer d’un algorithme à l’autre sans remplacement matériel complet, un principe connu sous le nom de crypto-agilité.
Cette dynamique profite structurellement aux éditeurs qui avaient anticipé le virage post-quantique avant que la date du 21 septembre 2026 ne devienne un argument commercial pressant. Elle pénalise en revanche les acteurs plus petits ou les intégrateurs qui découvrent la contrainte tardivement : le coût d’un cycle de validation FIPS 140-3 complet, laboratoire compris, se chiffre couramment en centaines de milliers de dollars pour un module complexe, un investissement difficile à absorber pour une PME dont le marché fédéral américain ne représente qu’une fraction du chiffre d’affaires.
Ce que doivent faire les entreprises françaises et européennes dès maintenant
Pour une entreprise française qui n’exporte pas directement vers l’administration américaine, l’échéance du 21 septembre 2026 peut sembler lointaine. Ce serait une erreur de la traiter comme un non-événement. D’abord parce que de nombreux fournisseurs de cloud, de messagerie sécurisée ou d’infrastructure réseau utilisés en France s’appuient sur des composants cryptographiques certifiés FIPS, dont le statut de conformité évolue directement avec ce calendrier américain. Ensuite parce que le signal envoyé par le NIST accélère mécaniquement l’adoption de ML-KEM et ML-DSA dans les bibliothèques open source les plus utilisées (OpenSSL, BoringSSL, wolfSSL), ce qui redéfinit les standards de facto bien au-delà du seul marché fédéral américain.
La priorité immédiate reste celle formulée par l’ANSSI dans son guide de février 2026 : cartographier précisément où et comment RSA, Diffie-Hellman et les courbes elliptiques sont utilisés dans le système d’information, avant même de choisir un calendrier de migration. Un inventaire cryptographique incomplet est la première cause de dérapage de calendrier observée sur les projets de transition post-quantique déjà engagés en 2026.
Cinq prédictions pour la suite de la transition post-quantique
- La demande de validation FIPS 140-3 va continuer de saturer les laboratoires accrédités jusqu’en 2027, allongeant les délais pour les nouveaux entrants malgré la pression commerciale du 21 septembre 2026.
- Les grandes bibliothèques TLS open source basculeront leurs configurations par défaut vers un échange de clés hybride ML-KEM plus courbe elliptique classique d’ici fin 2027, avant même que la réglementation ne l’impose formellement partout.
- La pression conjointe du calendrier ANSSI (certification bloquée dès 2027) et du calendrier fédéral américain va pousser les éditeurs français à prioriser la crypto-agilité plutôt qu’un simple remplacement ponctuel d’algorithme.
- Les discussions entre le NIST et ses homologues européens (ENISA, ANSSI) sur une reconnaissance mutuelle partielle des certifications post-quantiques vont s’intensifier, sans qu’un accord formel soit probable avant 2028.
- Le secteur financier, déjà sous pression via DORA et les recommandations Europol, sera parmi les premiers à publier des rapports de conformité PQC détaillés au niveau du conseil d’administration, avant l’échéance européenne de fin 2030.
Ce que cela change pour les développeurs et les équipes sécurité
Au niveau du code, la bascule ne se limite pas à un changement de dépendance dans un fichier de configuration TLS. Elle implique de revoir les tailles de clés utilisées pour le chiffrement symétrique (privilégier AES-256 plutôt qu’AES-128 dans les nouveaux déploiements), de vérifier que les bibliothèques cryptographiques du projet supportent déjà ML-KEM en mode hybride, et de documenter précisément quels composants restent dépendants de RSA ou d’ECC pur pour anticiper leur remplacement. Les équipes qui gèrent des infrastructures exposées au public (API, portails clients, VPN d’entreprise) ont intérêt à traiter cette migration comme un projet à part entière, avec un budget et un responsable identifié, plutôt que comme une simple mise à jour de bibliothèque.
Un point technique mérite d’être signalé aux équipes qui commencent tout juste ce travail : les signatures ML-DSA et les clés publiques ML-KEM sont sensiblement plus volumineuses que leurs équivalents RSA ou ECC (plusieurs kilo-octets contre quelques centaines d’octets), ce qui peut avoir un impact réel sur les temps de handshake TLS et la taille des messages échangés dans des environnements contraints comme l’IoT ou les réseaux à faible bande passante. Ce paramètre doit entrer dans le calcul de capacité dès la phase de conception, et non être découvert lors des tests de charge en fin de projet.
Foire aux questions
Que se passe-t-il exactement le 21 septembre 2026 ?
Tous les certificats FIPS 140-2 encore actifs basculent sur la liste historique du CMVP. Les modules déjà déployés continuent de fonctionner techniquement, mais leur certificat ne peut plus justifier un nouvel achat fédéral américain à partir de cette date.
Mon entreprise, basée en France, est-elle concernée si elle ne vend pas aux États-Unis ?
Indirectement oui, dans la plupart des cas. De nombreux fournisseurs de cloud, de VPN ou de messagerie utilisés en Europe s’appuient sur des composants certifiés FIPS dont le statut évolue avec ce calendrier, et les bibliothèques cryptographiques open source les plus répandues intègrent de plus en plus les nouveaux algorithmes post-quantiques par défaut.
Quelle est la différence entre ML-KEM et ML-DSA ?
ML-KEM (FIPS 203) sert à l’encapsulation et à l’échange de clés, en remplacement de RSA et de Diffie-Hellman sur courbe elliptique. ML-DSA (FIPS 204) sert à la signature numérique, en remplacement de RSA et d’ECDSA. Les deux reposent sur des problèmes mathématiques liés aux réseaux euclidiens, jugés résistants au calcul quantique.
Le chiffrement AES-256 est-il concerné par cette transition ?
Non, pas directement. AES reste considéré comme résistant au calcul quantique dès lors que des tailles de clé suffisantes sont utilisées (AES-256 de préférence à AES-128). La transition post-quantique concerne d’abord les mécanismes à clé publique : échange de clés et signatures numériques.
L’ANSSI a-t-elle un calendrier équivalent au NIST ?
Oui, avec un jalon encore plus resserré sur un point précis : l’ANSSI a annoncé qu’elle cessera de certifier les produits de sécurité sans cryptographie post-quantique dès 2027, et recommande de n’acheter que des produits « quantum-safe » à partir de 2030, en cohérence avec la feuille de route de la Commission européenne qui vise une migration complète d’ici fin 2035.
Combien de temps prend une validation FIPS 140-3 ?
Le processus complet, incluant les tests en laboratoire accrédité et la validation finale par le NIST, prend généralement entre neuf et dix-huit mois selon la complexité du module concerné, sans compter les délais d’attente liés à la saturation des laboratoires observée depuis 2024.
Qu’est-ce que le risque « harvest now, decrypt later » ?
C’est le scénario dans lequel un attaquant capture aujourd’hui du trafic chiffré avec des algorithmes classiques (RSA, ECC) et le conserve, dans l’attente qu’un futur ordinateur quantique permette de le déchiffrer rétroactivement. Il concerne particulièrement les données à durée de vie longue, ce qui justifie une migration anticipée plutôt qu’une attente jusqu’à l’échéance réglementaire.
Existe-t-il une équivalence entre la certification CSPN française et FIPS 140-3 ?
Non, pas d’équivalence automatique à ce jour. Les deux référentiels évaluent des périmètres différents et suivent des méthodologies distinctes. Un fournisseur qui vise à la fois le marché américain et le marché français ou européen doit généralement mener les deux processus de certification séparément.




