Un pirate a fait perdre 1,46 milliard de dollars à Bybit en février 2025 sans casser une seule ligne de cryptographie. Il a juste trompé l’interface d’un portefeuille multisig. Cet épisode a relancé un débat que les équipes sécurité des exchanges, des DAO et des banques tranchent aujourd’hui avec des chiffres : faut-il garder ses cryptoactifs institutionnels avec un portefeuille multisig comme Safe, ou basculer vers une architecture MPC (Multi-Party Computation) comme celle vendue par Fireblocks ou Coinbase Custody ? Les deux modèles protègent contre le vol d’une clé unique, mais ils déplacent le risque ailleurs. Ce comparatif détaille les mécanismes, les coûts de gas, les tarifs 2026, cinq cas d’usage concrets et un guide de migration, avec les chiffres publiés par Safe Foundation, Fireblocks, BitGo et les analyses techniques du piratage Bybit.
Qu’est-ce qu’un portefeuille multisig ?
Un portefeuille multisig repose sur une logique simple : plusieurs clés privées distinctes, détenues par des personnes ou des appareils différents, doivent chacune signer une transaction avant qu’elle ne s’exécute. Sur Ethereum, cette logique est encodée dans un contrat intelligent. Safe (anciennement Gnosis Safe) est devenu le standard de facto pour ce modèle. Une configuration typique impose un seuil du type 3-sur-6 : trois signataires sur six doivent valider l’opération. Chaque signataire garde sa propre clé complète, dans son propre portefeuille matériel ou logiciel.
L’avantage du multisig tient à sa transparence. N’importe qui peut consulter sur la blockchain la liste des signataires, le seuil requis et l’historique des transactions approuvées. C’est cette auditabilité qui a séduit les DAO : Uniswap, Aave, MakerDAO, ENS et Lido gèrent tous une partie de leur trésorerie via des instances Safe visibles publiquement sur app.safe.global, selon le rapport trimestriel Safe Foundation du premier trimestre 2026. Le revers de cette transparence : chaque changement de signataire ou de seuil nécessite une transaction on-chain, avec son coût de gas et son délai de confirmation. En pratique, une organisation qui souhaite retirer un signataire compromis ou ajouter un nouveau responsable financier doit faire approuver ce changement par le seuil existant avant de le publier sur la chaîne, ce qui peut prendre plusieurs heures voire plusieurs jours si les signataires sont répartis sur des fuseaux horaires différents.
Qu’est-ce qu’un portefeuille MPC ?
Le MPC part d’un principe différent : la clé privée n’existe jamais entièrement, nulle part, à aucun moment. Elle est fragmentée en plusieurs parts (key shares) réparties entre plusieurs appareils ou serveurs. Quand une transaction doit être signée, les détenteurs des parts exécutent ensemble un protocole cryptographique de calcul multipartite qui produit une signature valide sans jamais reconstituer la clé complète en un seul endroit. Le résultat final ressemble, pour la blockchain, à une signature ECDSA parfaitement classique émise par un compte externe standard (EOA).
Cette caractéristique change la donne côté coûts et flexibilité. Puisqu’aucun contrat intelligent spécifique n’est déployé, une adresse MPC fonctionne nativement sur n’importe quelle chaîne compatible ECDSA, sans redéploiement. Fireblocks, Coinbase Custody, Copper et Zengo commercialisent tous des architectures dites « multi-layer MPC », combinant fragmentation de clé, isolation matérielle et moteurs de politique interne. L’ajustement du seuil de signature ou le renouvellement des parts de clé (proactive secret sharing) peut se faire sans changer d’adresse et sans transaction on-chain, un avantage opérationnel net face au multisig selon l’analyse technique publiée par Fireblocks.
MPC vs multisig : les différences techniques fondamentales
La distinction centrale entre MPC et multisig ne porte pas sur le niveau de sécurité brut, mais sur l’endroit où la logique multi-parties s’exécute. Le multisig déplace cette logique sur la chaîne, dans un contrat vérifiable par tous. Le MPC la déplace hors chaîne, dans un protocole de signature dont l’exécution reste invisible pour un observateur externe. Safe résume la distinction ainsi dans son propre comparatif : le multisig offre un audit trail on-chain transparent utile pour la conformité réglementaire, tandis que le MPC réduit la surface d’exposition d’une clé unique au prix d’une moindre visibilité publique.
Voici, simplifiée, la différence de configuration entre les deux modèles pour un seuil équivalent de 3 signataires sur un total de 5 ou 6 :
// Configuration multisig on-chain (Safe), seuil 3-sur-6
{
"owners": ["0xA1...", "0xB2...", "0xC3...", "0xD4...", "0xE5...", "0xF6..."],
"threshold": 3,
"masterCopy": "0x41675C099F32341bf84BFc5382aF534df5C7461"
}
// Configuration MPC hors chaîne, seuil 3-sur-5 parts de clé
{
"keyShares": 5,
"threshold": 3,
"signatureScheme": "ECDSA-TSS",
"onChainFootprint": "EOA standard, aucun contrat déployé"
}
Cette différence de conception entraîne des modes de défaillance distincts. Dans un multisig, la compromission peut survenir même si toutes les clés privées restent parfaitement sûres, si l’interface utilisée pour présenter la transaction aux signataires est manipulée. Dans un MPC, le risque se déplace vers l’implémentation du protocole cryptographique lui-même, la configuration du seuil, ou la sécurité des appareils qui détiennent les parts de clé. Ni l’un ni l’autre n’élimine le risque humain, ils le déplacent simplement.
Le piratage Bybit : 1,46 milliard de dollars envolés à cause de l’interface
Le 21 février 2025 à 14h13 UTC, Bybit détecte une activité non autorisée sur son portefeuille froid Ethereum, une instance Safe configurée en 3-sur-6. Les attaquants ont réussi à faire approuver, par trois signataires légitimes, une transaction qui semblait être un virement interne classique de 30 000 ETH vers un portefeuille chaud connu de l’exchange. En réalité, la transaction contenait un appel delegatecall qui réécrivait le slot de stockage masterCopy du proxy Safe, transférant le contrôle total du portefeuille à un contrat contrôlé par les attaquants. Les fonds ont ensuite été répartis sur 39 adresses différentes.
L’enquête a montré que l’attaque ne visait pas le code du contrat Safe lui-même, resté intact, mais l’infrastructure qui sert son interface. Les attaquants avaient compromis l’environnement de développement d’un ingénieur de Safe{Wallet} ainsi qu’un bucket AWS S3 utilisé pour distribuer le bundle JavaScript de production. Un code malveillant a été injecté le 19 février 2025 à 15h29m43s UTC, ciblant spécifiquement l’adresse du portefeuille Ethereum de Bybit. Pour tous les autres utilisateurs de Safe, l’interface s’est comportée normalement : seule l’organisation visée voyait l’interface piégée, ce qui a permis à l’attaque de rester indétectable jusqu’au moment du virement.
Une analyse publiée par Certora en 2025 a pointé un second facteur aggravant : une faille de « signature à l’aveugle » (blind signing) sur les portefeuilles matériels utilisés par les signataires, incapables de décoder et d’afficher clairement l’appel de contrat en cours d’approbation. Les signataires ont donc validé un virement standard en apparence tout en autorisant, en réalité, un changement d’implémentation critique du contrat. Cet épisode illustre un point que les architectures MPC ne règlent pas non plus totalement : la confiance accordée à l’interface de signature reste un maillon faible, quel que soit le modèle cryptographique sous-jacent.
Ce que Bybit a déclaré après l’attaque
Dans les heures qui ont suivi la détection de l’incident, Bybit a publié une série de messages officiels détaillant précisément le déroulé de l’attaque. Ces déclarations, formulées en anglais, restent la source la plus directe sur ce qui s’est réellement passé côté exchange.
« Bybit detected unauthorized activity involving one of our ETH cold wallets. »
Bybit, communiqué officiel du 21 février 2025 sur X
« The incident occurred when our ETH multisig cold wallet executed a transfer to our warm wallet. »
Bybit, communiqué officiel du 21 février 2025 sur X
« Unfortunately, this transaction was manipulated through a sophisticated attack that masked the signing interface, displaying the correct address while altering the underlying smart contract logic. »
Bybit, communiqué officiel du 21 février 2025 sur X
« As a result, the attacker was able to gain control of the affected ETH cold wallet and transfer its holdings to an unidentified address. »
Bybit, communiqué officiel du 21 février 2025 sur X
Un résumé technique publié ultérieurement par la société de cybersécurité Huntress confirme ce déroulé : l’incident a bien débuté lors d’un virement programmé entre le portefeuille froid multisig ETH et le portefeuille chaud de l’exchange, comme le détaille le dossier de menace publié par Huntress. Depuis, plusieurs cabinets de sécurité recommandent une vérification hors bande de l’adresse du contrat avant chaque signature, en complément de tout modèle de garde choisi.
Tableau comparatif : MPC vs multisig sur 13 critères
Ce tableau synthétise les différences pratiques entre les deux architectures, sur les critères qui comptent réellement pour une équipe qui doit choisir un modèle de garde institutionnelle en 2026.
| Critère | MPC | Multisig (type Safe) |
|---|---|---|
| Mécanisme cryptographique | Calcul multipartite hors chaîne, signature à seuil | Contrat intelligent on-chain vérifiant M signatures sur N |
| Existence de la clé privée | Jamais reconstituée entièrement | Chaque signataire détient une clé complète |
| Visibilité on-chain | Adresse EOA standard, invisible en tant que MPC | Contrat identifiable publiquement (proxy Safe) |
| Coût de déploiement | Aucun contrat à déployer | 200 000 à 300 000 gas au déploiement |
| Surcoût de gas par transaction | Quasi nul, signature EOA classique | Environ 30 à 50 % de gas en plus qu’un EOA |
| Compatibilité multi-chaînes | Native sur toute chaîne compatible ECDSA | Redéploiement du contrat requis par chaîne |
| Changement de seuil ou de signataires | Rotation des parts de clé, sans nouvelle adresse | Transaction on-chain, parfois nouvelle adresse |
| Auditabilité publique | Faible, logique de signature invisible | Forte, seuil et signataires lisibles sur la chaîne |
| Surface d’attaque principale | Bug du protocole, appareil détenant une part | Interface de signature, logique du contrat |
| Résistance à la fraude d’interface | Vulnérable si l’appareil de signature est compromis | Vulnérable si l’interface de présentation est piégée |
| Fournisseurs principaux | Fireblocks, Coinbase Custody, Copper, Zengo | Safe, Casa (Bitcoin) |
| Modèle tarifaire dominant | Abonnement SaaS ou frais sur encours | Open source gratuit, coût de gas uniquement |
| Cas d’usage type | Garde chaude/tiède multi-chaînes, exchanges | Trésorerie DAO, gouvernance on-chain |
Coûts de transaction et gas Ethereum
Sur Ethereum, la différence de coût entre les deux modèles se mesure directement en gas. Un portefeuille Safe coûte entre 200 000 et 300 000 gas à déployer, soit environ 5 à 10 dollars à 15 gwei, avant même la première transaction. Chaque opération suivante consomme davantage de gas qu’un simple transfert EOA, car le contrat doit vérifier la liste des signataires, le seuil et parfois interroger des modules additionnels. Cette surcharge se situe généralement entre 30 et 50 % de gas en plus par rapport à un transfert standard, selon les données compilées par le Blockchain Council sur les coûts d’exécution des contrats intelligents.
Le MPC ne porte aucune de ces charges. Puisque la signature produite ressemble à celle d’un compte externe classique, le coût de gas d’une transaction MPC équivaut exactement à celui d’un transfert EOA ordinaire. Pour un exchange qui traite des milliers de mouvements internes par jour entre portefeuilles chauds et tièdes, cet écart se traduit en économies mesurables sur l’année, particulièrement lors des pics de congestion du réseau où le gas peut dépasser 100 gwei. C’est un argument que les fournisseurs MPC mettent régulièrement en avant face aux trésoreries à haute fréquence de mouvement, à l’inverse des DAO qui déplacent rarement leurs fonds et absorbent facilement ce surcoût.
Concrètement, pour un exchange qui exécute 2 000 mouvements internes par jour entre ses portefeuilles chauds, tièdes et froids, un surcoût de 30 à 50 % de gas sur chaque opération multisig se traduit rapidement par des dizaines de milliers de dollars annuels supplémentaires, même à un prix du gas modéré. Ce calcul explique pourquoi la plupart des grands exchanges réservent le multisig aux mouvements peu fréquents et de gros montants, là où le coût de la transparence on-chain reste négligeable face au volume brassé, et basculent leurs opérations quotidiennes vers du MPC dès que la fréquence des transferts dépasse quelques dizaines par jour.
Benchmarks : vitesse, finalité et scalabilité
Au-delà du coût, la vitesse d’approbation distingue nettement les deux architectures. Une signature MPC se calcule en quelques secondes une fois que les détenteurs des parts de clé ont approuvé l’opération sur leurs appareils respectifs, sans attendre de confirmation on-chain intermédiaire. Un multisig Safe nécessite que chaque signataire envoie sa propre transaction ou signature hors chaîne agrégée, puis que la transaction finale soit minée et confirmée, ce qui ajoute la latence du réseau à celle de la collecte des signatures.
| Indicateur | MPC | Multisig (Safe) | Source |
|---|---|---|---|
| Surcoût de gas par transaction | ~0 % | +30 à 50 % vs EOA | Blockchain Council |
| Actifs sécurisés déclarés (T1 2026) | Non communiqué publiquement | 35,25 Md$, plus d’un tiers du TVL DeFi EVM | Safe Foundation, rapport T1 2026 |
| Comptes actifs | Non communiqué publiquement | 61 millions de comptes | Safe Foundation, rapport T1 2026 |
| Trésoreries DAO sécurisées | Marginal sur ce segment | Plus de 22 Md$ (Uniswap, Aave, MakerDAO, ENS, Lido) | Safe Foundation |
| Part des protocoles DeFi utilisant le multisig | – | 72,4 % des principaux protocoles par TVL | Safe Foundation |
| Croissance du marché de la garde MPC | Environ +27 % de croissance annuelle projetée sur 2025-2026 | – | ChainScore Labs |
Ces chiffres racontent deux histoires différentes. Le multisig, porté par Safe, domine très largement en volume d’actifs sécurisés et en nombre de comptes actifs, un résultat logique puisque c’est le standard historique des DAO et de nombreux exchanges avant même la généralisation du MPC. Le MPC, de son côté, affiche une dynamique de croissance plus forte sur la période récente, portée par les besoins de garde chaude multi-chaînes des exchanges et des fintechs, un terrain où les analystes de ChainScore Labs décrivent le MPC comme le nouveau standard institutionnel pour les produits de garde lancés depuis 2025.
Tarifs 2026 : le prix de la garde institutionnelle
Contrairement au multisig open source, dont le coût se limite aux frais de gas, la plupart des fournisseurs MPC institutionnels vendent un abonnement ou une tarification basée sur les encours. Peu de ces prix sont publics, la majorité des contrats passant par des devis personnalisés ou des accords de confidentialité. Fireblocks fait figure d’exception en publiant des paliers clairs.
| Fournisseur | Modèle | Offre d’entrée | Offre supérieure |
|---|---|---|---|
| Fireblocks | MPC | 299 $/mois (Starter) | 999 $/mois (Standard), entreprise sur devis |
| Coinbase Custody | MPC | Sur devis | Basé sur les actifs sous garde |
| Copper | MPC | Sur devis | Sur devis |
| BitGo | Multisig + MPC hybride | Sur devis | Basé sur les actifs sous garde |
| Safe | Multisig | Gratuit, open source | Frais de gas uniquement |
| Casa | Multisig Bitcoin | Sur devis (offre grand public) | Sur devis (offre Private Client) |
Ce tableau révèle un contraste structurel. Le multisig Safe reste, sur le papier, l’option la moins chère à l’entrée puisqu’il s’agit d’un contrat open source déployable sans licence. Mais cette gratuité apparente cache des coûts indirects : sécurisation des multiples clés privées des signataires, formation des équipes, outils de monitoring on-chain, et éventuellement l’intégration d’un fournisseur tiers comme BitGo pour la gestion opérationnelle des clés en environnement institutionnel. Le MPC, à l’inverse, facture un service géré incluant l’infrastructure, le support et les politiques de sécurité, ce qui explique des abonnements mensuels fixes dès les paliers d’entrée.
Qui utilise quoi : Fireblocks, Coinbase Custody, Safe, Casa, BitGo
Les acteurs du MPC
Fireblocks s’est imposé comme l’un des fournisseurs MPC les plus cités par les exchanges et les OTC desks, avec une architecture qu’il présente comme du « multi-layer MPC » combinant fragmentation de clé et isolation matérielle. Coinbase Custody et Copper suivent une logique similaire pour leurs clients institutionnels, tandis que Zengo applique les mêmes principes au grand public avec un portefeuille mobile sans phrase de récupération classique. Selon l’analyse comparative publiée par Cobo, ce segment progresse vite parce qu’il répond directement aux besoins d’exchanges devant gérer des mouvements fréquents sur de multiples chaînes sans multiplier les déploiements de contrats.
Les acteurs du multisig
Safe domine sans partage l’écosystème Ethereum et les chaînes compatibles EVM, porté par son statut de trésorerie par défaut pour la plupart des grandes DAO. Sur Bitcoin, Casa occupe une position comparable auprès des particuliers fortunés et de certaines institutions, avec des configurations classiques en 3-sur-5 réparties sur plusieurs appareils physiques. BitGo, enfin, propose une approche hybride, historiquement ancrée dans le multisig mais ayant intégré des briques MPC pour répondre à la demande institutionnelle, comme le détaille son propre guide sur les portefeuilles multisig pour les institutions.
Cette bascule progressive se lit aussi dans les chiffres d’adoption globaux. La détention institutionnelle de portefeuilles a bondi de 51 % en un an pour dépasser les 31 millions de portefeuilles selon les données compilées par ChainScore Labs sur l’avenir institutionnel du MPC, une croissance tirée en grande partie par les fintechs et les néobanques qui intègrent des cryptoactifs sans vouloir gérer elles-mêmes un contrat multisig sur chaque chaîne qu’elles supportent. Cette même étude évoque une proportion élevée de nouveaux produits de garde institutionnelle lancés depuis 2025 avec une architecture MPC dès leur conception, un signal que le marché considère de plus en plus le MPC comme un choix par défaut plutôt que comme une alternative de niche.
6 cas d’usage réels pour choisir son architecture
Le choix entre MPC et multisig dépend rarement d’une préférence idéologique pour un modèle cryptographique. Il découle presque toujours de trois questions concrètes : à quelle fréquence les fonds bougent-ils, qui doit pouvoir vérifier ce contrôle de l’extérieur, et sur combien de chaînes l’organisation opère-t-elle. Voici six profils institutionnels et le modèle qu’ils privilégient le plus souvent en 2026.
- Trésorerie de DAO ou de protocole DeFi : Uniswap, Aave et MakerDAO gèrent leurs fonds via Safe pour garantir une gouvernance vérifiable publiquement par leur communauté, un besoin de transparence que le MPC ne satisfait pas nativement.
- Portefeuille chaud d’un exchange multi-chaînes : un exchange qui traite des retraits sur quinze réseaux différents privilégie le MPC pour éviter de déployer et maintenir un contrat multisig sur chaque chaîne.
- Garde froide de long terme pour une institution financière : les deux modèles conviennent, mais un multisig avec signataires géographiquement répartis (à la Casa) reste plus simple à auditer par des régulateurs qui exigent une preuve on-chain du contrôle des fonds.
- Portefeuille intégré dans une application fintech grand public : le MPC permet un onboarding rapide et une récupération de compte sans phrase de sauvegarde traditionnelle, un critère décisif pour l’expérience utilisateur.
- Desk de trading institutionnel multi-actifs : la vitesse de signature et l’absence de surcoût de gas du MPC pèsent lourd quand des centaines de transactions doivent être exécutées chaque jour sur plusieurs marchés.
- Prestataire de services sur crypto-actifs (PSCA) en cours d’agrément MiCA : un PSCA français qui prépare son dossier auprès de l’AMF a intérêt à documenter un multisig pour ses réserves principales, la preuve on-chain du contrôle des fonds facilitant l’instruction du dossier de conformité face au régulateur.
Risques et incidents propres à chaque modèle
Le piratage Bybit a montré qu’un multisig parfaitement configuré peut tomber si l’interface de signature ment aux signataires. Cette classe de risque, appelée attaque de la chaîne d’approvisionnement logicielle, ne dépend pas du contrat lui-même mais de tout ce qui l’entoure : dépôt de code, pipeline de déploiement, portefeuilles matériels utilisés pour approuver. Depuis cet incident, plusieurs cabinets de sécurité recommandent une vérification indépendante de l’adresse du contrat de destination avant chaque signature, en complément de tout dispositif de garde choisi.
Le MPC déplace ce risque plutôt qu’il ne le supprime. Une faute d’implémentation dans le protocole de calcul multipartite, une configuration de seuil trop permissive, ou la compromission d’un des appareils détenant une part de clé peuvent produire un résultat tout aussi dommageable. Ces incidents restent moins médiatisés que les piratages de multisig visibles on-chain, en partie parce qu’une faille MPC touche souvent l’infrastructure fermée d’un fournisseur privé plutôt qu’un contrat public que n’importe quel chercheur peut auditer. Cette opacité relative est d’ailleurs l’un des reproches que les partisans du multisig adressent régulièrement au modèle MPC.
Pour les entités régulées en Europe, cette différence de visibilité a désormais une conséquence directe sur les obligations de déclaration. Le règlement DORA impose aux entités financières de notifier les incidents majeurs de cybersécurité à leur autorité de supervision dans des délais serrés. Un incident affectant un contrat multisig public est plus facile à documenter et à circonscrire, puisque l’historique des transactions reste consultable par tous, alors qu’un incident touchant l’infrastructure MPC d’un fournisseur tiers oblige l’institution cliente à dépendre de la transparence de ce fournisseur pour reconstituer la chronologie de l’attaque et remplir ses obligations réglementaires dans les temps.
Avantages et inconvénients : MPC face au multisig
Avantages du MPC :
- Aucun surcoût de gas par rapport à un transfert standard
- Compatible nativement avec toute chaîne compatible ECDSA, sans redéploiement
- Rotation des parts de clé sans changer d’adresse ni passer par une transaction on-chain
- Signature plus rapide, sans attendre la confirmation de plusieurs transactions séparées
Inconvénients du MPC :
- Logique de signature invisible on-chain, donc difficile à auditer publiquement
- Dépendance forte à l’implémentation propriétaire d’un fournisseur tiers
- Tarification par abonnement ou sur encours, souvent opaque
Avantages du multisig :
- Seuil et signataires vérifiables publiquement par n’importe qui
- Contrat open source auditable par la communauté de sécurité
- Gratuit à déployer, hors frais de gas
- Standard de fait pour la gouvernance des DAO et des trésoreries publiques
Inconvénients du multisig :
- Surcoût de gas de 30 à 50 % par transaction par rapport à un EOA
- Redéploiement du contrat requis sur chaque nouvelle chaîne
- Exposition à la manipulation de l’interface de signature, comme l’a démontré le piratage Bybit
Guide de migration : basculer d’un modèle à l’autre
Passer du multisig vers le MPC
- Cartographier tous les actifs et adresses actuellement contrôlés par le contrat multisig, chaîne par chaîne.
- Choisir un fournisseur MPC en fonction du nombre de chaînes supportées et du niveau de certification (SOC 2, ISO 27001) requis par vos auditeurs.
- Provisionner les appareils ou modules matériels qui détiendront chacun une part de clé, en les répartissant géographiquement.
- Générer la nouvelle adresse MPC et effectuer un transfert test avec un montant minime avant tout mouvement significatif.
- Documenter la nouvelle politique de seuil et former les équipes aux procédures d’approbation, différentes de celles d’un multisig on-chain.
- Transférer progressivement les actifs par lots, en conservant l’ancien contrat multisig actif jusqu’à la fin de la migration.
- Révoquer l’accès des anciens signataires une fois la migration validée et documentée.
Passer du MPC vers le multisig
- Déployer un contrat Safe sur chaque chaîne concernée, avec le seuil et la liste de signataires validés en interne.
- Distribuer les portefeuilles matériels aux signataires désignés et vérifier individuellement chaque adresse publique avant tout usage.
- Effectuer un virement test, puis migrer les actifs par lots en confirmant chaque transaction sur un canal de vérification indépendant de l’interface principale.
- Documenter publiquement l’adresse du nouveau contrat pour permettre l’audit par les parties prenantes externes, notamment en contexte de DAO.
Cadre réglementaire européen : ce que MiCA et DORA changent pour la garde
Pour un exchange ou une institution qui opère en France ou ailleurs dans l’Union européenne, le choix entre MPC et multisig ne se limite pas à une question technique. Le règlement MiCA, entré en application le 30 décembre 2024, a remplacé le régime national français des PSAN (Prestataires de Services sur Actifs Numériques) par un agrément unique valable dans toute l’Union, le PSCA. Les anciens PSAN enregistrés sous la loi PACTE de 2019 peuvent continuer d’opérer sans agrément MiCA jusqu’au 1er juillet 2026, une échéance qui approche vite pour les équipes encore en phase de mise en conformité, selon le guide de transition PSAN vers MiCA publié par Crassula. Passé cette date, exercer sans agrément PSCA expose à des sanctions pénales pouvant atteindre deux ans d’emprisonnement et 30 000 euros d’amende.
Sur le plan technique, MiCA impose une ségrégation stricte des fonds des clients par rapport aux fonds propres du prestataire, une exigence que le multisig satisfait naturellement grâce à la visibilité on-chain de chaque adresse et de chaque seuil de signature. Le règlement DORA (Digital Operational Resilience Act) ajoute une couche d’obligations en matière de résilience opérationnelle et de cybersécurité, avec authentification renforcée et surveillance continue pour prévenir toute intrusion. Ces deux textes n’imposent pas explicitement un modèle cryptographique plutôt qu’un autre, mais ils favorisent de fait les architectures capables de produire une preuve d’audit claire, ce qui explique pourquoi de nombreux PSCA français combinent un multisig Safe pour leurs réserves froides avec une couche MPC pour les opérations quotidiennes à haute fréquence. Les prestataires proposant la garde de crypto-actifs pour compte de tiers doivent par ailleurs justifier de fonds propres compris entre 50 000 et 150 000 euros selon les services fournis, un seuil qui pèse davantage sur les jeunes structures que sur les exchanges déjà établis.
L’approche hybride : la tendance qui domine 2026
La plupart des grandes structures de garde ne choisissent plus entre les deux modèles, elles les combinent. Le schéma le plus courant observé en 2026 place le MPC sur les portefeuilles chauds et tièdes, là où la vitesse et l’absence de surcoût de gas comptent le plus, et réserve le multisig aux réserves froides de long terme et aux fonds soumis à une gouvernance communautaire. BitGo illustre cette convergence en proposant les deux briques dans une même offre institutionnelle plutôt que de forcer ses clients à trancher.
Cette hybridation répond aussi à une pression réglementaire croissante. Les auditeurs demandent de plus en plus une preuve on-chain vérifiable du contrôle des fonds, ce que seul le multisig offre nativement, tout en exigeant des délais d’exécution compatibles avec des activités de trading à haute fréquence, ce que le MPC gère mieux. Le marché de la garde MPC affiche une croissance annuelle projetée d’environ 27 % sur la période 2025-2026, un rythme supérieur à celui du multisig historique, sans pour autant que ce dernier perde du terrain en valeur absolue chez les DAO et les protocoles DeFi.
Le verdict : quel modèle choisir en 2026
Il n’existe pas de vainqueur universel entre MPC et multisig, seulement un modèle mieux adapté à chaque profil de risque. Une DAO qui doit justifier chaque mouvement de fonds à sa communauté n’a pas d’alternative crédible au multisig Safe, dont la transparence on-chain reste inégalée. Un exchange qui déplace des volumes massifs sur des dizaines de chaînes chaque jour paiera cher, en gas et en complexité opérationnelle, de s’obstiner sur du multisig pur, là où le MPC élimine ce frottement.
Le piratage Bybit ne condamne pas le multisig en tant que tel, il condamne la confiance aveugle dans une interface non vérifiée, un piège qui guette tout aussi bien une architecture MPC mal implémentée. La vraie leçon de 2025-2026 tient moins au choix cryptographique qu’à la discipline opérationnelle : vérification hors bande systématique, séparation stricte entre appareils de signature et infrastructure web, et audits réguliers, quel que soit le modèle retenu. Pour la majorité des institutions, la réponse la plus pragmatique reste hybride : MPC pour la vitesse et le multi-chaînes, multisig pour la trésorerie de long terme et la gouvernance publique.
Concrètement, une équipe qui doit trancher rapidement peut s’appuyer sur trois repères simples. Si les fonds doivent être justifiables publiquement devant une communauté ou un régulateur, le multisig s’impose presque toujours. Si le volume de transactions quotidiennes dépasse largement ce qu’un contrat on-chain peut absorber sans faire exploser la facture de gas, le MPC devient la solution la plus rationnelle. Et si aucun de ces deux critères ne domine clairement, l’architecture hybride, déjà adoptée par BitGo et une partie croissante des PSCA européens, reste le choix par défaut le plus sûr en 2026.
Questions fréquentes
Le MPC est-il plus sûr que le multisig ?
Ni l’un ni l’autre n’est intrinsèquement plus sûr. Le multisig expose sa logique publiquement et reste vulnérable à la manipulation d’interface, comme l’a montré le piratage Bybit. Le MPC réduit le risque de clé unique mais dépend fortement de l’implémentation propriétaire d’un fournisseur et de la sécurité des appareils détenant les parts de clé.
Le piratage Bybit était-il dû à une faille du contrat Safe ?
Non. Safe a confirmé que le code du contrat intelligent n’a pas été compromis. L’attaque a exploité l’infrastructure servant l’interface web de Safe{Wallet}, injectant du code malveillant ciblant spécifiquement l’adresse de Bybit.
Le MPC coûte-t-il plus cher que le multisig ?
Le déploiement d’un multisig Safe est gratuit hors frais de gas, mais chaque transaction coûte 30 à 50 % de gas en plus qu’un transfert standard. Le MPC facture un abonnement, dès 299 dollars par mois chez Fireblocks, mais sans surcoût de gas par transaction.
Peut-on utiliser le MPC et le multisig en même temps ?
Oui, c’est même la configuration la plus répandue chez les institutions en 2026 : MPC pour les portefeuilles chauds et tièdes à mouvement fréquent, multisig pour les réserves froides et la gouvernance de trésorerie.
Une DAO peut-elle utiliser un portefeuille MPC pour sa trésorerie ?
Techniquement oui, mais très peu le font. Le manque de vérifiabilité publique de la logique de signature MPC entre en conflit avec les exigences de gouvernance transparente des DAO, ce qui explique la domination écrasante de Safe sur ce segment.
Combien de temps prend une migration du multisig vers le MPC ?
Cela dépend du nombre de chaînes et du volume d’actifs, mais une migration prudente par lots, avec transferts tests et formation des équipes, s’étale généralement sur plusieurs semaines pour une institution de taille moyenne.
Existe-t-il un équivalent multisig au MPC pour Bitcoin ?
Oui, Casa propose des configurations multisig Bitcoin classiques, souvent en 3-sur-5, avec des clés réparties sur plusieurs appareils matériels et emplacements géographiques distincts, une approche comparable à Safe mais adaptée au réseau Bitcoin.
Un PSCA agréé en France doit-il choisir un modèle plutôt que l’autre pour se conformer à MiCA ?
Non, MiCA n’impose pas d’architecture cryptographique précise. Le règlement exige une ségrégation vérifiable des fonds clients et une résilience opérationnelle conforme à DORA, deux objectifs que le multisig atteint par sa transparence on-chain et que le MPC peut atteindre par des contrôles internes et des audits de son fournisseur, à condition que ceux-ci soient documentés et présentés à l’AMF dans le dossier d’agrément.




