Le 23 septembre 2026, trois sigles peu connus du grand public ont fait trembler les équipes de cybersécurité des banques européennes. L’ABE (EBA), l’AEAPP (EIOPA) et l’AEMF (ESMA) ont publié leur évaluation conjointe des risques du système financier de l’UE pour l’automne 2026, document référencé JC 2026 29. Pour la première fois dans ce format, les trois autorités ont classé l’informatique quantique parmi les menaces qui pèsent sur la cryptographie protégeant les paiements, les bases de données et les plateformes de négociation. Derrière ce langage prudent se cache un constat simple : aucune banque, aucun assureur et aucune place de marché en Europe ne peut aujourd’hui garantir que ses échanges chiffrés resteront illisibles dans dix ans.
Ce n’est pas une alerte isolée. Elle s’ajoute à une série de signaux venus de Paris, de Bruxelles et de Washington depuis le début de l’année. Mais c’est la première fois que les superviseurs directs des banques, des assureurs et des marchés financiers européens mettent noir sur blanc que le calcul quantique figure désormais sur leur radar de risques systémiques, aux côtés du crédit privé et de la dépendance aux fournisseurs technologiques non européens.
Que dit exactement le rapport conjoint EBA-EIOPA-ESMA ?
Le document, publié sur le site de l’EIOPA sous le titre Joint Committee Update on risks and vulnerabilities in the EU financial system, Autumn 2026, traite l’informatique quantique comme une technologie à double visage. D’un côté, les trois autorités reconnaissent qu’elle pourrait transformer la détection de fraude, la tarification du risque et la conformité réglementaire. De l’autre, elles soulignent qu’un ordinateur quantique suffisamment puissant pourrait casser les protocoles cryptographiques qui sécurisent aujourd’hui les communications, les transactions, les bases de données et les registres de type blockchain utilisés par le secteur.
Le rapport ne prétend pas qu’une telle machine existe déjà. Il insiste plutôt sur un décalage temporel inquiétant : la capacité à casser du chiffrement pourrait apparaître avant même qu’un ordinateur quantique soit commercialement utile pour d’autres usages. Autrement dit, point n’est besoin d’un supercalculateur quantique universel pour mettre en danger une clé RSA ou une courbe elliptique ; une machine spécialisée, taillée pour ce seul objectif, suffirait. C’est cette asymétrie qui justifie, selon les trois autorités, d’agir avant que la menace ne devienne concrète plutôt qu’après.
Le périmètre de l’alerte dépasse largement les banques. Parce que l’ABE, l’AEAPP et l’AEMF supervisent conjointement la banque, l’assurance et les marchés de titres, le document concerne potentiellement les banques, les assureurs, les sociétés de gestion, les plateformes de négociation, les infrastructures de marché, les systèmes de paiement et les prestataires de services sur crypto-actifs. Aucun établissement, aucune place boursière et aucun réseau de paiement n’est cité nommément dans les extraits disponibles du rapport : la formulation reste volontairement générique, ce qui n’enlève rien à la portée de l’avertissement.
Pourquoi la cryptographie bancaire est-elle vulnérable au calcul quantique ?
La quasi-totalité des échanges chiffrés dans la finance mondiale repose sur deux familles de problèmes mathématiques : la factorisation des grands nombres premiers, utilisée par RSA, et le logarithme discret sur les courbes elliptiques, utilisé par ECDSA et ECDH. Ces deux problèmes sont pratiquement impossibles à résoudre avec un ordinateur classique dans un temps raisonnable. C’est précisément pour cette raison qu’ils protègent nos cartes bancaires, nos connexions TLS et nos virements SEPA depuis des décennies.
Le problème, c’est qu’un ordinateur quantique suffisamment puissant exécutant l’algorithme de Shor résoudrait ces deux problèmes en un temps polynomial. Dans son analyse de risque dédiée au calcul quantique dans les marchés financiers, l’ESMA résume la menace de façon directe : l’informatique quantique pourrait casser des techniques de chiffrement courantes comme RSA, ce qui représenterait une menace systémique pour le système financier, qu’il s’agisse de bases de données, de banque en ligne ou de paiements (ESMA, juin 2026). Ce n’est pas une clause de style : une signature ECDSA cassée permettrait en théorie de forger des ordres de virement ou de falsifier des confirmations de transaction.
Les protocoles concernés ne se limitent pas à l’acheminement des paiements. Les registres distribués, les bases de données clients, les systèmes d’authentification et même certains mécanismes de consensus utilisés par les crypto-actifs reposent sur les mêmes familles d’algorithmes. C’est ce qui explique que le rapport mentionne explicitement les blockchains dans son périmètre de risque, à côté des canaux de communication classiques.
« Harvest now, decrypt later » : la menace qui dort déjà dans les câbles
Le concept technique derrière ce slogan anglophone est simple à comprendre et difficile à contrer. Un acteur malveillant, un service de renseignement ou un groupe criminel organisé, intercepte et stocke aujourd’hui du trafic chiffré qu’il ne peut pas encore déchiffrer. Il attend ensuite qu’un ordinateur quantique capable de casser RSA ou ECC devienne disponible pour revenir sur ces données et les exploiter. Pour des informations à durée de vie courte, comme un code de transaction instantanée, le risque est faible. Pour des données à durée de vie longue, comme des contrats, des positions de portefeuille, des identités clients ou des clés de chiffrement maîtresses, le risque devient réel.
C’est précisément ce raisonnement qui pousse les régulateurs à agir avant l’apparition d’une machine opérationnelle plutôt qu’après. Le Comité mixte des trois autorités européennes de surveillance insiste sur ce point dans son évaluation : le calcul quantique pourrait transformer plusieurs pans clés du secteur financier en optimisant les processus, la détection de fraude et la tarification, mais il pourrait aussi créer des risques majeurs en fragilisant les systèmes cryptographiques largement utilisés pour sécuriser les communications, les transactions, les bases de données et les blockchains (Comité mixte EBA-EIOPA-ESMA, 23 septembre 2026). Aucune attaque confirmée de type harvest-now-decrypt-later contre une institution financière européenne n’a été documentée à ce jour : il s’agit d’un scénario de menace prospectif, pas d’un fait avéré. C’est justement cette fenêtre d’incertitude que les superviseurs veulent refermer avant qu’elle ne devienne un problème opérationnel.
Combien d’établissements européens sont concernés ?
Le périmètre réglementaire direct donne une idée de l’ampleur du chantier. Au 1er mai 2026, la Banque centrale européenne supervisait directement 110 établissements dits significatifs dans la zone euro, pour un total d’actifs cumulés de 29 470 milliards d’euros. À cela s’ajoutent environ 3 500 établissements moins significatifs, supervisés indirectement par les autorités nationales compétentes. Le tableau ci-dessous résume ce que ces chiffres signifient concrètement pour la portée de l’alerte du 23 septembre.
| Indicateur | Valeur | Date / Source |
|---|---|---|
| Banques significatives sous supervision directe de la BCE | 110 établissements | 1er mai 2026 (BCE) |
| Actifs cumulés de ces banques significatives | 29 470 milliards € | 1er mai 2026 (BCE) |
| Banques moins significatives (supervision nationale) | environ 3 500 établissements | 2026 (Parlement européen) |
| Autorités signataires du rapport | EBA, EIOPA, ESMA | 23 septembre 2026 |
| Secteurs explicitement visés par l’alerte | banques, assureurs, gestionnaires d’actifs, plateformes de négociation, infrastructures de marché, prestataires crypto | Rapport JC 2026 29 |
| Estimation chiffrée du coût de migration | non disponible publiquement | Aucune étude EBA, ENISA ou cabinet de conseil identifiée à ce jour |
Un chiffre manque cruellement à ce tableau : le coût de la migration. Ni l’EBA, ni l’ENISA, ni un grand cabinet de conseil n’a publié à ce jour une estimation crédible, en euros, du coût que représenterait pour le secteur bancaire européen le remplacement de ses algorithmes cryptographiques. Cette absence de chiffrage n’est pas un détail : elle signifie que les directions financières des 110 banques systémiques européennes doivent aujourd’hui budgéter un chantier de sécurité informatique sans référentiel de coût sectoriel auquel se comparer.
L’état réel du calcul quantique en 2026
Pour évaluer le sérieux de la menace, il faut distinguer deux grandeurs que l’on confond trop souvent : les qubits physiques et les qubits logiques stables. Les qubits physiques sont les unités de calcul brutes d’une puce quantique ; les qubits logiques sont des qubits corrigés d’erreurs, assemblés à partir de nombreux qubits physiques redondants, et ce sont eux qui comptent pour exécuter un algorithme comme celui de Shor sur une clé réelle.
IBM Heron r2 et Google Willow : des records, pas une rupture
Le processeur IBM Heron r2 affiche 156 qubits physiques. La puce Google Willow, présentée comme une avancée majeure sur la correction d’erreurs, compte 105 qubits supraconducteurs. Ces deux machines restent très loin du seuil nécessaire pour menacer RSA ou les courbes elliptiques utilisées en finance.
Combien de qubits logiques faudrait-il pour casser RSA-2048 ?
Les estimations publiées varient fortement selon le modèle de circuit retenu et les hypothèses de correction d’erreur. Certaines analyses de ressources évoquent environ 4 000 qubits logiques stables dans une implémentation tolérante aux fautes, d’autres environ 6 190 qubits logiques dans un modèle de circuit abstrait couramment cité. Ramenées en qubits physiques bruts, les estimations historiques de type Gidney-Ekerå évoquaient environ 20 millions de qubits physiques sous leurs hypothèses initiales ; des architectures plus récentes avancent des besoins qui pourraient descendre sous le million, voire sous les 100 000 dans certains scénarios optimistes, mais ces propositions restent théoriques et non démontrées à l’échelle. L’écart entre 156 qubits physiques aujourd’hui et plusieurs centaines de milliers demain donne une idée de la marge qui sépare encore la théorie de la pratique, une marge que les régulateurs préfèrent anticiper plutôt que parier dessus.
Les nouvelles normes post-quantiques du NIST
Face à cette menace de long terme, l’agence américaine de normalisation NIST a publié le 13 août 2024 trois standards destinés à remplacer progressivement RSA et les courbes elliptiques. Le FIPS 203 spécifie ML-KEM, un mécanisme d’encapsulation de clé fondé sur les réseaux euclidiens modulaires, destiné à remplacer les échanges de clés RSA et Diffie-Hellman. Le FIPS 204 spécifie ML-DSA, une signature numérique conçue pour remplacer ECDSA et RSA-PSS. Le FIPS 205 spécifie SLH-DSA, une signature fondée uniquement sur des fonctions de hachage, pensée comme filet de sécurité si les hypothèses mathématiques des réseaux euclidiens venaient un jour à être remises en cause.
| Norme NIST | Algorithme | Fonction | Publication |
|---|---|---|---|
| FIPS 203 | ML-KEM | Échange / encapsulation de clé | 13 août 2024 |
| FIPS 204 | ML-DSA | Signature numérique | 13 août 2024 |
| FIPS 205 | SLH-DSA | Signature fondée sur le hachage | 13 août 2024 |
| Recommandation ECCG (UE) | ML-KEM-768 / 1024, ML-DSA-65 / 87 | Paramètres recommandés pour l’administration et la finance | Avril 2026 |
| Hybride TLS 1.3 (Java 27) | ML-KEM + ECDHE | Échange de clé hybride classique/post-quantique | 15 septembre 2026 |
Ce basculement n’est pas une question de choix technique isolé. Il implique de réécrire des bibliothèques cryptographiques, de renouveler des certificats, de remplacer des modules matériels de sécurité (HSM) et de tester l’interopérabilité avec des milliers de partenaires bancaires, souvent sur des systèmes vieux de vingt ou trente ans. Oracle a franchi une étape symbolique avec Java 27, publié le 15 septembre 2026, qui active par défaut un échange de clé hybride combinant ML-KEM et une courbe elliptique classique pour les connexions TLS 1.3, une approche de transition que de nombreuses banques devraient suivre plutôt que de basculer d’un coup vers le tout post-quantique.
Le calendrier européen : trois échéances à retenir
La feuille de route coordonnée par la Commission européenne fixe trois jalons distincts, et c’est précisément leur empilement qui crée la pression actuelle sur les directions des systèmes d’information bancaires.
| Échéance | Date | Portée |
|---|---|---|
| Adoption d’une stratégie nationale de migration post-quantique | Fin 2026 | Tous les États membres de l’UE |
| Appel à l’action du G7 coordonné par l’ANSSI | 3 septembre 2026 | Secteurs public et privé, présidence française du G7 |
| Alerte conjointe EBA-EIOPA-ESMA | 23 septembre 2026 | Secteur financier européen (JC 2026 29) |
| Migration des systèmes à haut risque | Au plus tard fin 2030 | Systèmes jugés critiques ou les plus exposés |
| Migration généralisée, dans la mesure du possible | 2035 | Ensemble des systèmes cryptographiques de l’UE |
Ce calendrier explique pourquoi les banques ne peuvent plus traiter la question comme un simple sujet de veille technologique. Entre la fin 2026, où une stratégie nationale doit déjà exister, et la fin 2030, où les systèmes à haut risque doivent avoir basculé, il reste grosso modo quatre années pour transformer des infrastructures de paiement qui, historiquement, se modernisent sur des cycles de dix à quinze ans. Nous avions détaillé la mécanique précise de cette échéance européenne à J-138 dans un précédent article, qui replace ce rapport financier dans le calendrier réglementaire plus large de l’UE.
La France et l’ANSSI, chef de file du G7 sur la question
La coïncidence de calendrier n’est pas un hasard. La France assure en 2026 la présidence du groupe de travail cybersécurité du G7, un rôle confié à l’ANSSI. C’est dans ce cadre que l’agence a publié, le 3 septembre 2026, un appel à l’action commun aux pays du G7, pressant les organisations publiques et privées de traiter la menace quantique dès maintenant plutôt que d’attendre une échéance réglementaire. Notre couverture de cet appel à l’action détaille les 7 % de systèmes critiques déjà migrés selon les estimations du G7, un chiffre qui donne la mesure du chemin restant à parcourir à l’échelle internationale.
Sur le terrain bancaire français, la Banque de France a déjà engagé la bascule de son infrastructure réglementaire OneGate, utilisée par les établissements financiers pour leurs déclarations prudentielles, vers les algorithmes FIPS 203 et FIPS 204. Nous avons détaillé cette migration d’OneGate dans un précédent article : elle illustre comment une infrastructure critique, bien que non directement grand public, peut servir de banc d’essai à la migration post-quantique avant une généralisation au secteur privé. Plusieurs établissements bancaires testent par ailleurs la signature ML-DSA-65 sur des cas d’usage pilotes, comme nous l’avons rapporté dans notre analyse des premiers essais bancaires de ML-DSA-65.
États-Unis contre Europe : deux approches réglementaires opposées
Washington : une approche fragmentée par régulateur
Aux États-Unis, il n’existe à ce jour aucune obligation contraignante et transversale de migration post-quantique pour le secteur privé. Chaque régulateur avance à son rythme. Le Bureau du contrôleur de la monnaie (OCC) a évoqué le risque quantique dès son rapport semestriel sur les risques de l’automne 2022. La Réserve fédérale a identifié le calcul quantique comme un risque émergent significatif dans son rapport de juillet 2025 sur la cybersécurité et la résilience du système financier. La SEC, de son côté, impose depuis le 5 septembre 2023 des règles de divulgation en matière de cybersécurité qui pourraient, en théorie, obliger une société cotée à signaler un risque quantique jugé matériel pour ses investisseurs, sans toutefois exiger explicitement une migration post-quantique.
Bruxelles : un calendrier unique, contraignant pour les États membres
L’Union européenne a choisi l’inverse : un calendrier unique, porté par la Commission et décliné par chaque État membre, avec des jalons précis (fin 2026, 2030, 2035) plutôt qu’une mosaïque de recommandations sectorielles. Le rapport EBA-EIOPA-ESMA du 23 septembre vient ajouter une couche de supervision spécifiquement financière à cette architecture déjà dense. Le résultat est une approche européenne plus prescriptive sur le papier, mais qui doit encore prouver sa capacité à s’appliquer uniformément à 27 marchés bancaires aux niveaux de maturité numérique très différents.
Ce que risquent concrètement les marchés et les infrastructures
Le rapport conjoint ne cite aucun système de paiement, aucune chambre de compensation ni aucune place boursière par son nom. Il reste volontairement générique, évoquant des catégories entières : systèmes de paiement, bases de données clients, plateformes de négociation, dépositaires de crypto-actifs. Cette généralité a un sens pratique : elle évite de braquer les projecteurs sur un acteur en particulier tout en couvrant, de fait, l’ensemble de la chaîne de valeur financière européenne, des réseaux interbancaires jusqu’aux portefeuilles numériques de détail.
Pour les équipes de sécurité bancaire, l’exercice concret consiste d’abord à cartographier où, dans leur système d’information, RSA et les courbes elliptiques sont réellement utilisés : certificats TLS, signatures de code, authentification machine-à-machine, modules matériels de sécurité, protocoles propriétaires hérités. Cette cartographie, souvent appelée inventaire cryptographique, est elle-même un chantier de plusieurs mois pour une grande banque, avant même de commencer à remplacer quoi que ce soit. Le remplacement des modules matériels de sécurité (HSM) qui stockent les clés maîtresses des banques constitue l’un des postes les plus coûteux de ce chantier, un marché sur lequel Thales a positionné son HSM Luna 8 post-quantique dès 2026.
Un chantier de migration sans chiffrage officiel
C’est sans doute le point le plus frustrant pour les directions financières des banques européennes : à ce jour, aucune étude publique crédible, ni de l’EBA, ni de l’ENISA, ni d’un grand cabinet de conseil, ne chiffre en euros ou en dollars le coût de la migration post-quantique pour le secteur bancaire mondial ou européen. Une estimation sérieuse devrait au minimum préciser si elle couvre uniquement le remplacement des certificats et l’inventaire cryptographique, ou si elle intègre aussi la refonte applicative, le remplacement de matériel, le déploiement d’une cryptographie hybride transitoire, les tests de compatibilité et les coûts d’exploitation à long terme.
En l’absence de ce chiffrage sectoriel, chaque banque négocie seule son budget de migration avec son conseil d’administration, sans point de comparaison externe. C’est un terrain fertile pour les cabinets de conseil et les éditeurs de solutions de cryptographie, qui commencent à proposer des audits d’inventaire cryptographique packagés, mais aussi un risque de sous-investissement pour les établissements les moins exposés médiatiquement.
Historique : depuis quand la finance craint l’ordinateur quantique
L’algorithme de Shor, qui rend théoriquement possible la cassure de RSA par un ordinateur quantique, a été publié en 1994. Pendant près de vingt ans, la menace est restée un sujet de recherche académique, loin des priorités des directions des risques bancaires. Le basculement a commencé progressivement entre 2016 et 2022, lorsque le NIST a lancé son concours international de sélection d’algorithmes post-quantiques, concours qui a abouti à la sélection de ML-KEM et ML-DSA en 2022 puis à leur publication officielle en août 2024.
Côté régulateurs financiers, l’OCC américain a été parmi les premiers à mentionner explicitement le risque quantique dans un rapport officiel, fin 2022. Il a fallu ensuite près de trois ans pour que l’enjeu remonte au niveau d’un rapport systémique de la Réserve fédérale, en juillet 2025, puis encore un an pour qu’il apparaisse dans une évaluation conjointe des trois superviseurs financiers européens, en septembre 2026. Cette progression lente mais continue illustre un phénomène classique en gestion des risques : la menace quantique est passée du statut de curiosité théorique à celui de ligne budgétaire en une décennie, sans qu’aucun événement de rupture unique ne l’ait brutalement imposée à l’agenda.
Ce que disent les régulateurs, sans détour
Le Comité mixte des trois autorités de surveillance européennes a choisi un ton mesuré mais sans ambiguïté dans son évaluation d’automne : il reconnaît le potentiel du calcul quantique à optimiser les processus financiers, la détection de fraude et la tarification du risque, tout en avertissant qu’il pourrait en parallèle fragiliser les systèmes cryptographiques qui protègent aujourd’hui communications, transactions, bases de données et blockchains (EIOPA, 23 septembre 2026).
L’ESMA, dans son analyse dédiée au calcul quantique sur les marchés financiers publiée en mai 2026, va plus loin sur le plan technique : elle qualifie le calcul quantique de menace sérieuse pour la sécurité numérique, en raison de son potentiel à fragiliser des techniques cryptographiques largement répandues (ESMA, mai 2026). Dans un webinaire de suivi organisé en juin 2026, l’autorité a reformulé le risque en termes plus directs encore, rappelant que la cassure d’algorithmes de chiffrement courants comme RSA représenterait une menace systémique pour des pans entiers du système financier, des bases de données à la banque en ligne jusqu’aux paiements (ESMA, juin 2026).
Ce triple rappel, en mai, juin puis septembre 2026, montre que l’ESMA n’a pas improvisé son alerte d’automne : elle construit depuis le début de l’année un dossier cohérent, documenté et répété, signe que la question est désormais traitée comme une priorité de supervision durable plutôt que comme une note de bas de page conjoncturelle.
Cinq prédictions pour la suite
- Un chiffrage sectoriel du coût de migration verra le jour d’ici 2027. La pression des 110 banques systémiques européennes et l’absence actuelle de référentiel commun devraient pousser l’ABE, l’ENISA ou un grand cabinet à publier une première estimation crédible, probablement structurée par catégorie de coût (inventaire, remplacement, tests).
- Les grandes banques systémiques migreront en premier, loin devant les banques régionales. Les établissements dotés de budgets de sécurité informatique conséquents et déjà engagés dans des pilotes, comme ceux testant ML-DSA-65, prendront une avance de plusieurs années sur les 3 500 banques moins significatives supervisées au niveau national.
- La cryptographie hybride (classique + post-quantique) deviendra la norme de transition par défaut, à l’image du choix fait par Java 27 pour TLS 1.3, plutôt qu’un basculement direct vers le tout post-quantique.
- Les superviseurs financiers américains resteront plus fragmentés que leurs homologues européens au moins jusqu’à l’échéance de 2030, faute d’un mandat législatif transversal comparable à la feuille de route européenne.
- De nouvelles évaluations conjointes EBA-EIOPA-ESMA intégreront des indicateurs chiffrés de progression (part des certificats migrés, nombre d’établissements ayant finalisé leur inventaire cryptographique) dans leurs futurs rapports semestriels, transformant une alerte qualitative en un véritable tableau de bord de supervision.
Rien de tout cela ne garantit qu’un ordinateur quantique capable de casser RSA-2048 existera avant 2035, ni même avant 2045. Mais la logique de supervision financière ne fonctionne pas sur l’idée d’attendre la certitude : elle fonctionne sur l’anticipation d’un risque à faible probabilité immédiate mais à conséquence potentiellement systémique. C’est exactement ce raisonnement que l’EBA, l’EIOPA et l’ESMA viennent de graver, pour la première fois, dans un rapport de supervision conjoint.
Foire aux questions
Le rapport EBA-EIOPA-ESMA impose-t-il une obligation légale aux banques ?
Non. Il s’agit d’une évaluation de risques, pas d’un texte réglementaire contraignant. L’obligation de migration post-quantique découle plutôt de la feuille de route coordonnée par la Commission européenne, qui fixe des jalons pour 2026, 2030 et 2035.
Un ordinateur quantique capable de casser RSA existe-t-il déjà en 2026 ?
Non. Les machines les plus avancées en 2026, comme IBM Heron r2 (156 qubits physiques) ou Google Willow (105 qubits), restent très loin des centaines de milliers, voire millions, de qubits physiques jugés nécessaires selon les estimations actuelles.
Qu’est-ce que le risque « harvest now, decrypt later » ?
C’est le scénario dans lequel un acteur intercepte et stocke aujourd’hui du trafic chiffré, dans l’attente qu’un futur ordinateur quantique lui permette de le déchiffrer. Il concerne surtout les données à durée de vie longue, comme les contrats ou les identités clients.
Quelles sont les trois normes NIST qui remplacent RSA et les courbes elliptiques ?
Le FIPS 203 (ML-KEM) pour l’échange de clés, le FIPS 204 (ML-DSA) pour les signatures numériques, et le FIPS 205 (SLH-DSA) comme signature de secours fondée sur le hachage. Les trois ont été publiés le 13 août 2024.
Combien coûtera la migration post-quantique pour les banques européennes ?
Aucun chiffre officiel n’existe à ce jour. Ni l’EBA, ni l’ENISA, ni un grand cabinet de conseil n’ont publié d’estimation sectorielle crédible en euros, ce qui oblige chaque établissement à budgéter ce chantier sans référentiel de comparaison externe.
La France est-elle en avance sur ce sujet ?
Elle occupe une position particulière : l’ANSSI préside en 2026 le groupe de travail cybersécurité du G7 et a publié un appel à l’action le 3 septembre 2026, tandis que la Banque de France a déjà engagé la migration post-quantique de son infrastructure réglementaire OneGate.
Les États-Unis ont-ils une obligation similaire pour leurs banques ?
Non, pas de mandat transversal contraignant. L’approche reste fragmentée entre régulateurs : l’OCC a évoqué le risque dès 2022, la Réserve fédérale l’a qualifié de risque émergent significatif en juillet 2025, et la SEC n’impose qu’une divulgation conditionnelle via ses règles de cybersécurité de 2023.
Que doivent faire les banques dès maintenant ?
La première étape, antérieure à tout remplacement d’algorithme, consiste à réaliser un inventaire cryptographique complet : identifier où RSA et les courbes elliptiques sont utilisés dans les certificats, les signatures de code, l’authentification et les modules matériels de sécurité, avant de planifier une transition hybride vers ML-KEM et ML-DSA.




