Le constat tient en une phrase, publiée par la Banque des règlements internationaux (BIS) le 11 décembre 2025 : faire vérifier une signature post-quantique à TARGET2, le système qui règle en moyenne plus de 2 000 milliards d’euros chaque jour entre les banques centrales de la zone euro, prend 7,5 fois plus de temps qu’avec une signature RSA classique. Le test, baptisé Project Leap Phase 2, a aussi révélé qu’un incident lié aux certificats a carrément bloqué un règlement pendant l’expérimentation. Ces chiffres arrivent au pire moment pour les banques européennes : la Banque centrale européenne a adressé le 7 juillet 2026 une lettre aux dirigeants d’une centaine d’établissements “significatifs” leur rappelant que l’adoption de la cryptographie post-quantique “doit démarrer maintenant”, avec un premier jalon fixé au 31 octobre 2026.
Entre la menace théorique d’un ordinateur quantique capable de casser RSA et ECDSA, et la réalité très concrète d’une infrastructure de paiement qui tourne 24 heures sur 24, l’écart se creuse. Project Leap Phase 2 est la première expérimentation publique à chiffrer ce fossé avec des mesures de performance issues d’un environnement de test calqué sur TARGET2. Et le résultat n’est pas franchement rassurant pour les équipes techniques chargées de migrer, dans les prochaines années, l’un des systèmes financiers les plus critiques du continent.
Project Leap Phase 2 : qui a testé quoi, et comment
Project Leap Phase 2 réunit le BIS Innovation Hub Eurosystem Centre, la Banque d’Italie, la Banque de France, la Deutsche Bundesbank, l’opérateur de paiement Nexi-Colt et le réseau interbancaire Swift. L’objectif affiché par la BIS était simple : vérifier si les algorithmes de signature post-quantique retenus par le NIST peuvent tenir la cadence d’un système de règlement brut en temps réel (RTGS) comme TARGET2, sans casser les formats de messages existants.
Les équipes ont injecté une signature ML-DSA, le nom normalisé par le NIST pour l’algorithme autrefois appelé CRYSTALS-Dilithium, au niveau du Business Application Header des messages ISO 20022, le format standard utilisé par TARGET2 et par la plupart des systèmes de paiement de gros montant en Europe. Le niveau de sécurité choisi, NIST Level 3, correspond à peu près à une résistance équivalente à AES-192 face à un adversaire quantique. Rien d’exotique sur le papier, donc, mais les chiffres de performance racontent une autre histoire.
Premier chiffre qui marque : la taille de la signature. Une signature RSA-2048 classique pèse 256 octets. La signature ML-DSA testée en pèse 3 293, soit environ 13 fois plus. Mesuré au niveau de l’en-tête du message ISO 20022, l’effet se traduit par une croissance d’environ 12,9 fois de la taille de cette partie du message. Deuxième chiffre, plus gênant encore pour un système qui traite des règlements à la seconde : le temps de vérification. La BIS a mesuré une moyenne de 28,1 millisecondes pour vérifier une signature RSA, contre 209,9 millisecondes pour la signature ML-DSA testée, soit un facteur de ralentissement d’environ 7,5x.
Ces mesures ont été réalisées en logiciel pur, sans module matériel de sécurité (HSM) dédié à l’accélération post-quantique. Un détail qui compte : des fabricants comme Thales, avec sa gamme Luna 8, commencent justement à proposer ce type d’accélération matérielle, ce qui pourrait réduire une partie de l’écart observé par la BIS. Mais en l’état, le test documente une dégradation de performance bien réelle sur une infrastructure qui n’a historiquement aucune marge de latence à sacrifier.
L’incident de certificat qui a bloqué un règlement
Le point le plus inquiétant du rapport BIS ne concerne pas la vitesse, mais la fiabilité. Pendant l’expérimentation, un problème lié à la chaîne de certificats a empêché la finalisation d’un règlement. La publication de la BIS ne détaille pas, dans sa version accessible publiquement, le mécanisme exact de la défaillance : taille de la chaîne, validation du magasin de confiance, ou incompatibilité de protocole. Ce qui est documenté, en revanche, c’est que des chaînes de certificats construites avec ML-DSA peuvent ajouter plusieurs dizaines de kilooctets par transaction, un volume qui n’a rien à voir avec les quelques centaines d’octets d’une chaîne RSA ou ECDSA classique.
Pour un ingénieur qui a l’habitude de dimensionner des files d’attente de messages ou des bases de données de transactions, ce chiffre pose immédiatement une question de capacité. TARGET2 traite des millions de messages chaque jour. Multiplier la taille moyenne d’un en-tête par treize, et ajouter des dizaines de kilooctets de certificats par transaction, n’est pas un simple ajustement de configuration. C’est un changement d’échelle qui touche le stockage, la bande passante entre les banques centrales nationales, et les capacités de traitement des passerelles qui parsent ces messages en temps réel.
La BIS insiste sur le fait que ces résultats sont ceux d’un environnement de test, pas une prédiction directe de ce qui se passerait en production sur TARGET2. Mais c’est précisément l’intérêt de Project Leap Phase 2 : documenter les frictions avant qu’elles ne deviennent des pannes réelles sur un système qui ne peut pas se permettre d’interruption.
La lettre de la BCE et le calendrier du 31 octobre
Le 7 juillet 2026, Claudia Buch, présidente du conseil de surveillance de la BCE, a envoyé une lettre aux dirigeants de l’ensemble des établissements significatifs supervisés dans le cadre du Mécanisme de surveillance unique, soit environ 110 banques parmi lesquelles figurent Deutsche Bank, BNP Paribas et Santander. Le cœur de la lettre porte sur les menaces cyber liées à l’intelligence artificielle, avec une exigence concrète : soumettre un plan d’action détaillé à l’équipe de surveillance conjointe (JST) compétente avant le 31 octobre 2026.
Le plan exigé par la BCE doit couvrir l’évaluation du nouveau paysage de menaces, les priorités immédiates et les mesures stratégiques à plus long terme, la gouvernance avec des responsables nommés, ainsi que les ressources et le calendrier de mise en œuvre. Le post-quantique n’est pas l’objet principal de cette lettre. Mais la BCE y glisse un avertissement qui ne laisse guère de doute sur la suite : “l’adoption de la cryptographie post-quantique peut nécessiter un délai plus long, mais elle doit démarrer maintenant et requiert un investissement stratégique soutenu dans le temps”, selon le texte cité dans un billet publié sur LinkedIn par la société de sécurité CryptoNext Security. La BCE y précise également qu’elle adressera un courrier distinct, spécifiquement dédié au risque quantique, “en temps voulu”.
Autrement dit, le 31 octobre 2026, soit dans un peu plus de trois semaines à la date de publication de cet article, marque la première échéance concrète d’un calendrier de supervision qui va, selon toute vraisemblance, intégrer une exigence post-quantique spécifique dans les mois qui suivent. Les banques qui attendent ce second courrier pour commencer à inventorier leurs dépendances cryptographiques partent déjà en retard, si l’on en croit les résultats de Project Leap Phase 2.
Un calendrier réglementaire européen qui se resserre
La lettre de la BCE ne tombe pas du ciel. Elle s’inscrit dans un ensemble de jalons européens qui convergent vers la même fenêtre 2026-2030. Le Groupe de coopération NIS de la Commission européenne, copiloté par l’Allemagne, la France et les Pays-Bas sur le volet post-quantique, recommande que tous les États membres entament leur transition avant la fin de 2026. L’échéance de 2030 est identifiée comme la cible pour la migration des systèmes à haut risque, une catégorie dans laquelle TARGET2 se classe sans ambiguïté.
Le G7 Cyber Expert Group, copiloté par la Banque de France et la Banque du Canada, a publié le 13 janvier 2026 une feuille de route coordonnée pour le secteur financier. Son document cite 2035 comme date cible généralement admise pour une migration complète vers des algorithmes résistants au quantique, en rappelant que la transition d’un système comme TARGET2 se compte en années, pas en mois.
En France, l’ANSSI a déjà fait un pas supplémentaire en annonçant qu’elle cessera de certifier, à partir de 2027, les produits de sécurité sans chiffrement résistant au quantique. La Banque de France a, de son côté, publié fin septembre 2026 les résultats positifs d’une expérimentation menée via sa plateforme OneGate, où des fichiers transmis par l’assureur Allianz France ont été protégés par un tunnel combinant ML-KEM (FIPS 203) et ML-DSA (FIPS 204), sans modifier les applications existantes. Ce succès tranche nettement avec les frictions mesurées par la BIS : le facteur décisif n’est pas l’algorithme, mais la tolérance à la latence du système.
Pourquoi un système de paiement n’est pas une plateforme de reporting
La différence entre le succès de OneGate et les difficultés de Project Leap Phase 2 tient à la nature même des deux systèmes. OneGate traite des fichiers de reporting réglementaire, des lots de données envoyés à intervalles réguliers, où quelques centaines de millisecondes supplémentaires de traitement par fichier ne changent rien à l’expérience de l’utilisateur final. TARGET2, à l’inverse, est un système de règlement brut en temps réel : chaque paiement doit être validé et réglé en continu, avec des contraintes de capacité dimensionnées au plus juste pour absorber des millions d’opérations quotidiennes sans accumuler de retard.
Multiplier par 7,5 le temps de vérification d’une signature individuelle paraît anodin isolément. Mais appliqué à l’échelle du volume journalier de TARGET2, l’effet cumulé sur la capacité de traitement des nœuds du système devient une vraie question d’ingénierie, pas un simple détail technique. C’est tout l’intérêt de Project Leap Phase 2 : avoir mesuré cet effet avant qu’il ne se manifeste en production, pendant qu’il est encore possible d’ajuster l’architecture, les formats de messages, voire l’algorithme retenu.
Le rôle de l’accélération matérielle
Les chiffres de la BIS ont été obtenus en implémentation logicielle, sans HSM spécialisé. Les fournisseurs de modules matériels commencent à intégrer un support natif pour ML-KEM et ML-DSA, ce qui pourrait réduire une partie de l’écart observé. Mais cette accélération représente un coût supplémentaire pour chaque banque centrale nationale raccordée à TARGET2, et son déploiement coordonné prendra plus de temps qu’une simple mise à jour logicielle.
Le problème de la taille des messages ISO 20022
Le format ISO 20022, utilisé par TARGET2 comme par le réseau Swift pour les paiements internationaux, repose sur des limites de taille de message qui n’ont pas été conçues en anticipant des signatures de plusieurs kilooctets. Faire grossir l’en-tête d’un facteur 13 pose un problème de compatibilité qui dépasse la zone euro : toute banque qui échange des messages via Swift devra gérer la coexistence de messages signés en RSA/ECDSA et en post-quantique pendant toute la période de transition.
Comparatif technique : signatures classiques contre post-quantique
Le tableau ci-dessous reprend les chiffres publiés par la BIS pour Project Leap Phase 2, en les mettant en regard des caractéristiques connues des principales familles de signatures post-quantique normalisées par le NIST. Il permet de situer l’algorithme testé (ML-DSA, NIST Level 3) par rapport à ses alternatives les plus citées dans le débat sur la cryptographie post-quantique appliquée aux paiements.
| Algorithme | Norme NIST | Taille de signature | Temps de vérification (test BIS) | Adapté au RTGS ? |
|---|---|---|---|---|
| RSA-2048 | Référence héritée (pré-quantique) | 256 octets | 28,1 ms (moyenne) | Oui, référence historique |
| ML-DSA (NIST Level 3) | FIPS 204 | 3 293 octets | 209,9 ms (moyenne, ~7,5x plus lent) | Oui, mais capacité à redimensionner |
| SLH-DSA | FIPS 205 | Plusieurs dizaines de Ko selon le paramétrage | Non mesuré par la BIS dans ce test | Peu adapté à la latence RTGS |
| FN-DSA (Falcon) | FIPS 206 (en cours de normalisation) | Environ 1 300 octets | Non mesuré par la BIS dans ce test | Candidat pour réduire l’overhead |
| ML-KEM-768 | FIPS 203 (échange de clés, pas une signature) | N/A pour la signature | Utilisé par la Banque de France sur OneGate, pas sur TARGET2 | Oui pour l’établissement de clé |
Ce tableau illustre un point souvent sous-estimé dans le débat sur la migration post-quantique : il n’existe pas un algorithme “universel” à déployer partout. ML-DSA, testé par la BIS, offre un compromis raisonnable entre sécurité et taille, mais reste coûteux pour un système où chaque milliseconde de latence a un prix. FN-DSA, encore en cours de normalisation par le NIST, intéresse justement les architectes de systèmes de paiement pour sa signature plus compacte, même si la BIS n’a pas encore publié de mesure de performance le concernant dans Project Leap.
Calendrier réglementaire : les échéances à retenir avant 2030
Le deuxième tableau rassemble les jalons annoncés par les différentes autorités concernées par la migration post-quantique du secteur financier européen. Il permet de visualiser à quel rythme les obligations vont s’empiler sur les banques et les infrastructures de marché dans les prochaines années.
| Date | Autorité | Exigence |
|---|---|---|
| 31 octobre 2026 | BCE (Mécanisme de surveillance unique) | Plan d’action cybersécurité IA pour ~110 établissements significatifs, avec mention du risque quantique à traiter séparément |
| Fin 2026 | Groupe de coopération NIS (Commission européenne) | Début de la transition post-quantique recommandé pour tous les États membres |
| 2027 | ANSSI (France) | Fin de la certification des produits de sécurité sans chiffrement résistant au quantique |
| 2030 | Commission européenne / G7 | Cible de migration pour les systèmes à haut risque, dont les infrastructures de paiement |
| 2035 | G7 Cyber Expert Group | Cible généralement admise pour une migration complète des systèmes publics et privés |
Ce calendrier montre une chose simple : l’échéance de 2030 pour les systèmes à haut risque laisse, en théorie, un peu moins de quatre ans aux opérateurs de TARGET2 pour corriger les problèmes de performance et de fiabilité documentés par Project Leap Phase 2. Rapporté à la complexité d’un système qui connecte l’ensemble des banques centrales nationales de la zone euro, ce délai est loin d’être confortable, surtout si l’on ajoute le temps nécessaire pour faire évoluer des normes internationales comme ISO 20022 à l’échelle mondiale, au-delà du seul périmètre européen.
Ce que disent les experts du secteur financier
Au-delà des chiffres bruts publiés par la BIS, plusieurs voix du secteur financier et technologique alertent depuis plusieurs mois sur l’urgence de la préparation post-quantique. Ray Harishankar, responsable chez IBM, résume la nature de la menace de façon directe : “quand on disposera d’un ordinateur quantique d’une échelle et d’une capacité suffisantes… la cryptographie asymétrique sera cassée”, a-t-il déclaré dans un entretien rapporté par The Asian Banker (source). Il recommande aux institutions financières de “commencer à planifier dès aujourd’hui”, en privilégiant une approche progressive : “expérimentez sur un périmètre restreint, comprenez dans quoi vous vous engagez, puis construisez un plan qui vous convient” (source).
Côté régulateurs américains, Luke Pettit, Assistant Secretary for Financial Institutions au Trésor des États-Unis, décrit un constat qui fait écho à celui que révèle Project Leap Phase 2 côté européen : “le calcul quantique est porteur de promesses importantes, mais il représente aussi un défi sérieux à long terme pour les outils cryptographiques qui soutiennent le système financier. Le Financial Sector Quantum Readiness Task Force contribuera à garantir que la transition vers des technologies résistantes au quantique soit coordonnée, fondée sur le risque et opérationnellement résiliente”, a-t-il expliqué, selon des propos relayés par Tech Times (source). Enfin, un porte-parole de la supervision bancaire de la BCE cité par CryptoNext Security résume l’esprit de la lettre du 7 juillet 2026 : l’adoption du post-quantique “doit démarrer maintenant et requiert un investissement stratégique soutenu dans le temps” (source).
L’impact pour les banques et les fournisseurs de technologie
Pour les banques européennes, les résultats de Project Leap Phase 2 changent la nature du débat. Il ne s’agit plus seulement de choisir un algorithme conforme aux normes FIPS 203, 204 et 205, mais de dimensionner toute une chaîne technique : capacité réseau entre banques centrales nationales, puissance de calcul des passerelles de messages, et compatibilité des applications qui consomment les messages ISO 20022.
Les fournisseurs de modules matériels de sécurité, comme Thales avec sa gamme Luna, ou les éditeurs spécialisés en cryptographie post-quantique comme CryptoNext Security, se positionnent déjà pour accompagner cette transition. Mais le marché reste jeune : aucune solution n’a encore démontré, à l’échelle de TARGET2, qu’elle peut ramener le ralentissement de 7,5x mesuré par la BIS à un niveau acceptable. Les équipes informatiques des banques devront composer, pendant plusieurs années, avec un existant hybride, entre signatures classiques et post-quantiques selon les flux.
Pour Swift, dont le réseau porte l’essentiel des paiements internationaux au format ISO 20022, la question dépasse le seul périmètre européen. Toute évolution du format de message doit rester compatible avec des milliers d’établissements financiers dans le monde, ce qui explique pourquoi la BIS insiste sur le caractère expérimental de son test : avant de recommander un déploiement généralisé, il faut d’abord vérifier que l’écosystème mondial des paiements peut absorber le changement sans fracturer l’interopérabilité qui fait la valeur du réseau.
Contexte historique : d’une menace théorique à une contrainte d’ingénierie
Pendant longtemps, la menace d’un ordinateur quantique capable de casser RSA et les courbes elliptiques est restée un sujet de recherche académique plutôt qu’un point à l’ordre du jour des comités de risque bancaire. Le NIST a changé la donne en finalisant en 2024 les normes FIPS 203 (ML-KEM) et FIPS 204 (ML-DSA), suivies de FIPS 205 (SLH-DSA), donnant enfin aux industriels des algorithmes stables sur lesquels construire. Depuis, la bascule s’est accélérée : les autorités françaises, européennes et du G7 ont transformé une recommandation académique en calendrier contraignant, avec des échéances désormais fixées à 2026, 2027, 2030 et 2035 selon les juridictions et les niveaux de risque.
Ce qui change avec Project Leap Phase 2, c’est le passage d’une discussion de principe à une mesure d’ingénierie. Pour la première fois, une institution aussi centrale que la BIS publie des chiffres précis sur ce que coûte, en millisecondes et en octets, le passage au post-quantique sur une infrastructure de paiement réelle. C’est ce type de données qui va désormais nourrir les plans d’action que la BCE exige des banques, et qui va déterminer si le calendrier de 2030 pour les systèmes à haut risque est réaliste ou optimiste.
Ce que révèle la comparaison avec les autres expérimentations européennes
Il est utile de replacer Project Leap Phase 2 dans le paysage plus large des expérimentations post-quantiques menées en Europe en 2026. La Banque de France a validé avec succès l’usage de ML-KEM et ML-DSA sur sa plateforme OneGate, pour un cas d’usage de reporting moins sensible à la latence. Orange a annoncé, le 1er octobre 2026, étendre ses services “Quantum Defender” en Europe, avec une infrastructure déjà active autour de Paris. Et un réseau de distribution de clés quantiques (QKD) a été déployé en France sur la Côte d’Azur, supportant dix utilisateurs sur une liaison de plus de 325 heures sur 50 kilomètres, avec une extension prévue à 100 kilomètres entre campus universitaires.
Ce faisceau d’initiatives montre une réalité à deux vitesses. D’un côté, les cas d’usage tolérants à la latence, comme le reporting réglementaire ou la messagerie sécurisée, avancent vite et affichent des succès concrets. De l’autre, les infrastructures critiques en temps réel, comme TARGET2, butent sur des contraintes de performance que seules une meilleure optimisation logicielle et une accélération matérielle généralisée pourront résoudre. Cette distinction devrait, selon toute logique, influencer l’ordre dans lequel les régulateurs imposeront leurs échéances aux différents types de systèmes financiers.
Les prochaines étapes probables pour TARGET2 et l’Eurosystème
Plusieurs pistes se dessinent déjà pour la suite. La première consiste à explorer des schémas hybrides, combinant signature classique et signature post-quantique dans la même transaction, une approche déjà testée côté TLS par des opérateurs comme Akamai, qui revendique désormais 52% de son trafic protégé par un échange de clés hybride ML-KEM. La seconde piste porte sur l’optimisation du format ISO 20022 lui-même, pour réduire l’impact de la taille des signatures sans attendre une refonte complète du protocole. La troisième concerne le déploiement de HSM optimisés pour le post-quantique, capables d’absorber une partie du ralentissement mesuré par la BIS en déportant le calcul vers du matériel dédié.
Pour donner une idée concrète du type d’évolution attendue dans les spécifications techniques, voici un exemple simplifié de la manière dont un en-tête de message pourrait déclarer l’algorithme de signature utilisé, dans une logique de transition hybride entre RSA et ML-DSA :
{
"SignatureAlgorithm": "ML-DSA-65",
"FallbackAlgorithm": "RSA-2048",
"NistLevel": 3,
"SignatureSizeBytes": 3293,
"VerificationMode": "hybrid-transition"
}
Ce type de déclaration explicite d’algorithme, couplé à une période de coexistence entre ancien et nouveau schéma de signature, correspond à ce que les architectes de systèmes de paiement appellent la “crypto-agilité”, un principe central dans la feuille de route du G7 Cyber Expert Group publiée en janvier 2026.
Cinq prévisions pour la migration post-quantique des paiements européens
Sur la base des éléments publiés par la BIS, la BCE et les différentes autorités européennes, plusieurs évolutions paraissent probables d’ici la fin de la décennie. D’abord, la BCE devrait publier son courrier dédié au risque quantique dans les mois qui suivent l’échéance du 31 octobre 2026, probablement au premier semestre 2027, pour s’aligner avec le calendrier de certification de l’ANSSI. Ensuite, une Phase 3 de Project Leap devrait tester des schémas hybrides et des algorithmes alternatifs comme FN-DSA pour réduire l’écart de performance observé sur ML-DSA.
Troisième prévision : les fournisseurs de HSM vont accélérer leurs annonces de support natif post-quantique, sous la pression commerciale des banques centrales qui chercheront à atténuer le facteur 7,5x mesuré par la BIS. Quatrième piste : l’ISO devra engager une révision des contraintes de taille de message dans ISO 20022, un processus qui prendra plusieurs années compte tenu du nombre d’acteurs impliqués au-delà de la zone euro. Enfin, cinquième prévision, les banques les plus avancées suivront l’exemple de la Banque de France sur OneGate en migrant d’abord leurs flux tolérants à la latence, avant les systèmes de règlement en temps réel les plus sensibles.
Questions fréquentes sur la cryptographie post-quantique et TARGET2
Qu’est-ce que Project Leap Phase 2 ?
Il s’agit d’une expérimentation menée par le BIS Innovation Hub Eurosystem Centre avec la Banque d’Italie, la Banque de France, la Deutsche Bundesbank, Nexi-Colt et Swift, visant à tester la cryptographie post-quantique sur un environnement calqué sur TARGET2, le système de règlement en temps réel de l’Eurosystème. Les résultats ont été publiés le 11 décembre 2025.
TARGET2 est-il déjà menacé par les ordinateurs quantiques ?
Non, aucun ordinateur quantique actuel ne peut casser RSA ou ECDSA à l’échelle nécessaire pour menacer TARGET2 aujourd’hui. L’enjeu est anticipatif : préparer la migration avant qu’un tel ordinateur ne devienne opérationnel, dans un délai estimé par plusieurs juridictions entre 2030 et 2035 pour les systèmes les plus critiques.
Pourquoi ML-DSA est-il plus lent que RSA pour vérifier une signature ?
ML-DSA repose sur des réseaux euclidiens (lattices), une construction mathématique différente de la factorisation utilisée par RSA. Sa signature est nettement plus volumineuse (3 293 octets contre 256 pour RSA-2048), ce qui augmente mécaniquement le temps de traitement et de transmission, d’où le facteur de ralentissement de 7,5x mesuré par la BIS dans ce test précis.
Quelle est la date limite pour les banques européennes ?
La première échéance concrète est le 31 octobre 2026, fixée par la BCE pour un plan d’action sur les cybermenaces liées à l’intelligence artificielle, avec une mention explicite du risque quantique à traiter séparément. La Commission européenne recommande que la transition post-quantique démarre pour tous les États membres avant fin 2026, avec une cible de 2030 pour les systèmes à haut risque.
Quelle différence entre OneGate et Project Leap Phase 2 ?
OneGate est une plateforme de reporting réglementaire de la Banque de France, où le délai de traitement supplémentaire lié au post-quantique n’a quasiment aucun impact perceptible. TARGET2 est un système de règlement en temps réel, où chaque milliseconde supplémentaire par transaction a un effet cumulé sur la capacité globale du système, ce qui explique pourquoi les résultats de Project Leap Phase 2 sont plus préoccupants que ceux de OneGate.
Les banques peuvent-elles continuer à utiliser RSA en attendant ?
Oui, à court terme. RSA et ECDSA restent sûrs face aux ordinateurs actuels. La plupart des feuilles de route européennes, dont celle du G7 Cyber Expert Group, recommandent une approche hybride, combinant algorithme classique et post-quantique, plutôt qu’une bascule immédiate et complète.
Quel rôle joue le matériel (HSM) dans cette migration ?
Les modules matériels de sécurité (HSM) optimisés pour le post-quantique, comme la gamme Luna 8 de Thales, pourraient réduire une partie du ralentissement observé par la BIS en déportant le calcul cryptographique vers du matériel dédié. Les mesures de Project Leap Phase 2 ont été réalisées sans ce type d’accélération matérielle.




