Paris, le 6 juillet 2026. Ubisoft traverse la pire crise de ses quarante ans d’existence. L’éditeur français, créateur d’Assassin’s Creed, de Far Cry et de Rainbow Six, a publié le 21 mai 2026 une perte nette record de 1,47 milliard d’euros au titre de son exercice décalé 2025-2026, clos le 31 mars. Dans la foulée, l’action Ubisoft a de nouveau plongé en Bourse, quelques mois après le krach de janvier qui avait déjà pulvérisé un record vieux de trois décennies. Entre l’entrée de Tencent au capital de la nouvelle filiale Vantage Studios pour 1,16 milliard d’euros, la réorganisation en cinq « maisons de création », l’annulation de sept jeux et une vague de licenciements qui a déclenché la plus grande grève de l’histoire du studio, voici l’analyse d’une débâcle qui redessine toute la filière française du jeu vidéo.
Ubisoft en chiffres : une perte nette record de 1,47 Md€
Les résultats annuels d’Ubisoft pour l’exercice 2025-2026 dessinent le portrait d’une entreprise en apnée. Le chiffre d’affaires IFRS a reculé de 21,8 % pour s’établir à environ 1,4 milliard d’euros, tandis que le net bookings – l’indicateur de référence du secteur, qui mesure la valeur des ventes numériques et physiques – a chuté de 17,4 % à 1,5 milliard d’euros. Mais c’est la ligne du résultat opérationnel qui a sidéré les marchés : une perte de 1,32 milliard d’euros en normes IFRS, contre seulement 196,5 millions d’euros de perte un an plus tôt. En bas de bilan, la perte nette atteint près de 1,47 milliard d’euros, du jamais-vu dans l’histoire du groupe, selon les chiffres relayés par Boursorama.
Derrière ces chiffres, un problème structurel : le calendrier de sorties 2025-2026 est resté trop maigre pour soutenir l’activité. Le net bookings numérique a reculé de 16 % à 1,33 milliard d’euros, et même le catalogue historique (back-catalogue), habituellement la vache à lait des grands éditeurs, s’est tassé de 1,1 % à 1,28 milliard d’euros. Au troisième trimestre, le net bookings a plongé de 54 % sur un an, selon Game Developer. Pour redresser la barre, la direction vise 500 millions d’euros d’économies de coûts fixes d’ici mars 2028 et prévient déjà que l’exercice 2026-2027 constituera « un point bas » de sa trajectoire.
| Indicateur (exercice 2025-2026) | Valeur | Variation sur un an |
|---|---|---|
| Chiffre d’affaires (IFRS) | ≈ 1,4 Md€ | −21,8 % |
| Net bookings | ≈ 1,5 Md€ | −17,4 % |
| Net bookings numérique | 1,33 Md€ | −16,0 % |
| Net bookings back-catalogue | 1,28 Md€ | −1,1 % |
| Résultat opérationnel (IFRS) | −1,32 Md€ | vs −196,5 M€ (2024-25) |
| Perte nette | ≈ −1,47 Md€ | perte nette record |
| Économies de coûts fixes visées | 500 M€ | d’ici mars 2028 |
Sources : communiqué de résultats annuels 2025-2026 d’Ubisoft, Boursorama, Game Developer.
L’action Ubisoft en Bourse : deux krachs en quatre mois
Pour comprendre l’ampleur de la défiance, il faut regarder l’action Ubisoft en Bourse. Le titre a subi deux effondrements majeurs à quatre mois d’intervalle. Le premier, le 22 janvier 2026, a suivi l’annonce du plan de réorganisation baptisé en interne « reset » : l’action a clôturé en chute de 39,8 %, à 3,99 euros, soit la plus forte baisse quotidienne de toute son histoire boursière, longue de plus de trente ans. En une seule séance, la capitalisation est tombée aux alentours de 850 millions d’euros, avant de toucher un nouveau plancher proche de 600 millions d’euros le 26 janvier. Le contraste avec le passé est vertigineux : à son sommet de mi-2018, Ubisoft valait plus de 12 milliards d’euros. En sept ans, plus de 90 % de la valeur actionnariale se sont évaporés.
Le second choc est intervenu le 21 mai 2026, jour de la publication des comptes annuels. L’action a de nouveau dévissé de 15 à 18 %, repassant sous la barre des 4 euros (4,02 euros sur le SBF 120) pour inscrire un plus bas d’une quinzaine d’années, comme l’a relevé CNBC. Depuis, le cours de l’action Ubisoft oscille : début juillet 2026, le titre se négociait autour de 5,52 euros, dans une fourchette de 3,70 à 10,31 euros sur les cinquante-deux dernières semaines. La volatilité est le seul point commun de ces mouvements, symptôme d’un marché qui ne sait plus valoriser le groupe.
Un plus bas historique en trois décennies de cotation
La chronologie de l’action Ubisoft en Bourse raconte l’histoire d’un décrochage brutal, accéléré par l’accumulation des mauvaises nouvelles. Fait notable, le seul rebond significatif de la période récente est venu… de Tencent : le 24 novembre 2025, à l’annonce de la finalisation de l’investissement du géant chinois, le titre avait momentanément bondi. Un signal clair : les investisseurs ne croient plus au redressement organique d’Ubisoft, mais restent sensibles à la valeur de ses licences et à l’appétit des capitaux étrangers.
| Date | Événement | Cours / capitalisation |
|---|---|---|
| Mi-2018 | Sommet historique | > 12 Md€ de capitalisation |
| 24 nov. 2025 | Tencent finalise 1,16 Md€ dans Vantage | l’action bondit ponctuellement |
| 22 janv. 2026 | Plan de réorganisation « reset » | −39,8 %, clôture à 3,99 € |
| 26 janv. 2026 | Nouveau plus bas | ≈ 600 M€ de capitalisation |
| 21 mai 2026 | Résultats annuels record | −15 à −18 %, sous 4 € (plus bas ≈ 15 ans) |
| Début juillet 2026 | Cours récent | ≈ 5,52 € (52 sem. : 3,70–10,31 €) |
Sources : Boursorama, CNBC, InvestGame, Yahoo Finance. Cours indicatifs.
Vantage Studios : le pari à 1,16 Md€ de Tencent
Au cœur de la restructuration se trouve une opération capitalistique inédite. En mars 2025, Ubisoft et Tencent ont annoncé la création d’une filiale – d’abord baptisée Ubisoft Nova SAS, puis renommée Vantage Studios – regroupant les trois plus grosses licences du groupe : Assassin’s Creed, Far Cry et Rainbow Six. Tencent y a injecté 1,16 milliard d’euros en numéraire pour un intérêt économique de 26,32 %, sur la base d’une valorisation pré-money de 3,8 milliards d’euros, soit près de 4 milliards d’euros une fois l’apport intégré. Détail sidérant : cette seule filiale est valorisée plus cher que l’ensemble d’Ubisoft coté en Bourse au moment de l’opération, ce qui traduit la conviction de Tencent que ces licences étaient massivement sous-évaluées.
La filiale est devenue opérationnelle le 1er octobre 2025, et l’investissement de Tencent a été finalisé le 21 novembre 2025. Ubisoft en conserve le contrôle exclusif – condition essentielle pour préserver une consolidation majoritaire – tandis que Tencent s’est engagé à conserver sa participation pendant cinq ans, sauf perte de la majorité par Ubisoft. Sur le plan financier, l’apport de 1,16 milliard d’euros a permis de désendetter le groupe et de renforcer un bilan que la crise avait fragilisé. Mais sur le plan stratégique, l’opération pose une question de souveraineté : les joyaux du patrimoine vidéoludique français sont désormais partiellement contrôlés par un capital chinois. C’est un tournant que la filière observe avec inquiétude, à l’heure où les investissements chinois et moyen-orientaux dans les studios européens s’accélèrent.
| Élément de l’accord Vantage Studios | Détail |
|---|---|
| Filiale | Vantage Studios (ex-Ubisoft Nova SAS) |
| Marques intégrées | Assassin’s Creed, Far Cry, Rainbow Six |
| Investissement Tencent | 1,16 Md€ (numéraire) |
| Participation Tencent | 26,32 % (intérêt économique) |
| Valorisation pré-money | 3,8 Md€ (≈ 4 Md€ post-apport) |
| Annonce | Mars 2025 |
| Mise en service | 1er octobre 2025 |
| Finalisation de l’investissement | 21 novembre 2025 |
| Contrôle | Ubisoft majoritaire ; Tencent bloqué 5 ans |
Sources : communiqués Ubisoft, MarketScreener, Bloomberg.
Cinq « maisons de création » pour sauver le vaisseau
Le 21 janvier 2026, Ubisoft a dévoilé la réorganisation la plus radicale de son histoire : l’éclatement du groupe en cinq « maisons de création » (Creative Houses). Chaque maison est censée être pilotée par des équipes dédiées à un « genre » créatif précis, disposant d’une pleine responsabilité financière sur leurs projets. La première de ces maisons n’est autre que Vantage Studios, co-détenue par Tencent. Les quatre autres se répartissent le reste du catalogue selon une logique de spécialisation. L’objectif affiché : rapprocher les décisions créatives des joueurs, responsabiliser les studios et sortir d’une organisation jugée trop lourde et trop centralisée.
Concrètement, environ la moitié des studios d’Ubisoft est répartie dans ces cinq structures, l’autre moitié servant de soutien transversal aux différents projets. Le pari est risqué : en fragmentant une entreprise déjà affaiblie, Ubisoft espère gagner en agilité, mais s’expose aussi à des doublons, à des tensions internes et à une perte de cohérence. Pour la direction, ce modèle doit permettre de mieux « posséder » la performance économique de chaque licence. Pour les syndicats, il s’agit surtout d’un habillage stratégique masquant des coupes claires. Le tableau ci-dessous détaille l’organisation cible.
| Maison de création | Orientation | Marques phares |
|---|---|---|
| Vantage Studios (Tencent) | Blockbusters AAA | Assassin’s Creed, Far Cry, Rainbow Six |
| Maison 2 | Shooters compétitifs et coopératifs | The Division, Ghost Recon, Splinter Cell |
| Maison 3 | Expériences « live » | For Honor, The Crew, Riders Republic, Brawlhalla, Skull & Bones |
| Maison 4 | Mondes immersifs et jeux narratifs | Anno, Might & Magic, Rayman, Prince of Persia, Beyond Good & Evil |
| Maison 5 | Jeux casual et familiaux | Just Dance, Uno, Hungry Shark, Hasbro… |
Source : communiqué Ubisoft du 21 janvier 2026.
Sept jeux annulés, six reportés : un calendrier 2026 famélique
La contrepartie de ce « reset » est brutale pour les joueurs. Lors de la publication de ses résultats annuels, Ubisoft a confirmé l’annulation de sept jeux en développement et le report de six autres. Parmi les projets sacrifiés figure le très attendu remake de Prince of Persia : Les Sables du Temps, dont le développement chaotique durait depuis 2020. Plusieurs suites de Far Cry et de Ghost Recon ont par ailleurs été repoussées à 2027 et au-delà. Résultat : un calendrier 2026 d’une pauvreté inhabituelle pour un éditeur de cette taille, avec très peu de sorties majeures capables de générer du chiffre d’affaires à court terme.
Cette purge du portefeuille s’explique, selon la direction, par un héritage post-pandémique. Après le COVID, Ubisoft avait lancé un très grand nombre de projets en anticipant une croissance durable de la demande qui ne s’est jamais matérialisée. L’éditeur se retrouve donc avec une base de coûts calibrée pour un marché qui n’existe plus. Le groupe a d’ailleurs révisé à la baisse son net bookings attendu pour 2025-2026 de près de 400 millions d’euros au moment du plan de janvier. La logique est désormais celle d’un « moins mais mieux » : concentrer les moyens sur les franchises capables de redevenir rentables, quitte à décevoir les fans des licences dormantes comme Splinter Cell, Rayman ou Beyond Good & Evil, dont l’avenir reste incertain.
Licenciements en cascade et fermetures de studios
Derrière les lignes comptables, il y a des salariés. La restructuration d’Ubisoft s’est traduite par une série de vagues de licenciements et de fermetures de studios qui n’a pas connu de répit en 2026. Le plan de janvier a d’abord acté la fermeture d’Ubisoft Stockholm et d’Ubisoft Halifax. Au fil des mois, d’autres coupes ont suivi : Ubisoft Winnipeg (65 postes) et Ubisoft Belgrade (une centaine de postes) ont été fermés, tandis que 51 postes disparaissaient à Ubisoft Barcelone et qu’un nombre non communiqué d’emplois était supprimé à San Francisco. D’après le décompte de plusieurs médias spécialisés, il s’agissait de la sixième vague de restructuration de l’année, portant le total 2026 à environ 680 postes supprimés ou menacés.
Cette saignée s’inscrit dans un mouvement plus large qui frappe l’ensemble de l’industrie du jeu vidéo depuis 2023, avec des dizaines de milliers de suppressions d’emplois à l’échelle mondiale. Mais chez Ubisoft, elle prend une dimension particulière : premier employeur privé du secteur en France, l’entreprise incarne le savoir-faire vidéoludique national. Chaque studio fermé, chaque équipe dissoute représente une perte de compétences difficilement remplaçable. Le tableau suivant récapitule les principales coupes documentées sur la période.
| Studio / vague | Impact | Période |
|---|---|---|
| Ubisoft Stockholm | Fermeture | Janv. 2026 |
| Ubisoft Halifax | Fermeture | Janv. 2026 |
| Ubisoft Winnipeg | Fermeture – 65 postes | 2026 |
| Ubisoft Belgrade | Fermeture – ~100 postes | 2026 |
| Ubisoft Barcelone | 51 postes supprimés | 2026 |
| Ubisoft San Francisco | Postes supprimés (nombre non communiqué) | 2026 |
| Cumul 2026 | ≈ 680 postes supprimés ou menacés (~6 vagues) | 2026 |
Sources : Kotaku, PC Gamer, Engadget. Données non exhaustives.
La grève internationale de février 2026 : un séisme social
L’annonce du 21 janvier a mis le feu aux poudres. En cause, non seulement les licenciements et les fermetures, mais aussi la fin du télétravail et l’imposition d’un retour au bureau cinq jours sur cinq. Les syndicats du jeu vidéo – le STJV (Syndicat des Travailleurs et Travailleuses du Jeu Vidéo), Solidaires Informatique, la CGT et le syndicat de l’encadrement CFE-CGC, rejoints par Printemps Écologique – ont appelé les salariés d’Ubisoft du monde entier à cesser le travail du 10 au 12 février 2026. Selon les organisateurs relayés par Engadget, au moins 1 200 salariés ont participé à ce débrayage de trois jours.
Si le mouvement s’est concentré en France, où Ubisoft compte l’essentiel de ses effectifs, il a aussi touché le studio de Milan, illustrant le caractère international du conflit. Cette grève est l’une des plus importantes jamais organisées dans l’industrie française du jeu vidéo, un secteur historiquement peu syndiqué. Elle marque un tournant : les développeurs, longtemps prêts à accepter des conditions difficiles par passion, réclament désormais des garanties. Le message adressé à la direction est clair : la sortie de crise ne pourra pas se faire uniquement sur le dos des salariés. Pour Ubisoft, ce front social ajoute une difficulté supplémentaire à une équation déjà complexe, en pesant sur le moral des équipes au moment précis où l’entreprise a le plus besoin de créativité et d’engagement.
Assassin’s Creed Shadows : un succès qui n’a pas suffi
Le plus cruel dans la crise d’Ubisoft, c’est que le groupe n’a pas manqué son plus gros pari. Sorti le 20 mars 2025, Assassin’s Creed Shadows, qui transporte la saga dans le Japon féodal, a franchi le million de joueurs dès son premier jour, trois millions en une semaine et cinq millions à l’été 2025. Selon les données consolidées du jeu, il a signé le deuxième meilleur démarrage en chiffre d’affaires de l’histoire de la franchise, derrière le seul Valhalla. Sur Steam, il a atteint un pic de 41 412 joueurs simultanés le jour du lancement, puis 64 825 le premier week-end – un record pour la série sur la plateforme de Valve.
En Europe, Shadows a même été le deuxième jeu le plus vendu de l’année 2025 tous supports confondus, derrière EA Sports FC 25, et le plus gros lancement physique de l’année au Royaume-Uni. Et pourtant, cela n’a pas suffi. Un blockbuster à succès ne peut pas, à lui seul, compenser un calendrier vide, des coûts de production hors de contrôle et une organisation en pleine reconfiguration. La saga Assassin’s Creed a beau avoir dépassé les 230 millions d’unités écoulées depuis 2007, l’économie d’Ubisoft repose sur un modèle de superproductions de plus en plus coûteuses et de plus en plus risquées. Shadows restera comme le symbole d’un paradoxe : le hit dont Ubisoft avait besoin, arrivé une saison trop tard pour enrayer la chute.
| Assassin’s Creed Shadows (sorti le 20 mars 2025) | Performance |
|---|---|
| Joueurs – jour 1 | > 1 million |
| Joueurs – 1re semaine | 3 millions |
| Joueurs – juillet 2025 | 5 millions |
| Pic Steam (jour de lancement) | 41 412 joueurs simultanés |
| Pic Steam (1er week-end) | 64 825 joueurs simultanés |
| Rang franchise (revenu jour 1) | 2e (derrière Valhalla) |
| Classement Europe 2025 | 2e jeu le plus vendu (derrière EA Sports FC 25) |
Sources : Ubisoft, Wikipedia (Assassin’s Creed Shadows), panels GSD / GfK.
Comment Ubisoft en est arrivé là : de 12 Md€ à moins d’1 Md€
La crise de 2026 n’est pas un accident, mais l’aboutissement d’une longue dérive. Fondé en 1986 dans le Morbihan par les cinq frères Guillemot, Ubisoft s’est hissé au rang de troisième éditeur occidental indépendant, porté par des franchises fortes et une présence mondiale. Le point d’inflexion se situe autour de 2018, année de tous les records boursiers. À l’époque, l’entreprise venait de repousser une tentative de rachat hostile de Vivendi et affichait une capitalisation supérieure à 12 milliards d’euros. C’est aussi cette année-là que Tencent est entré une première fois au capital, avant de renforcer sa position en 2022 via un accord avec la holding familiale des Guillemot.
La suite est une accumulation de désillusions : reports à répétition, jeux-services décevants, échecs comme Skull & Bones – développé pendant plus d’une décennie – ou l’arrêt du serveur de The Crew en mars 2024, qui a rendu le jeu injouable et déclenché le mouvement citoyen européen « Stop Killing Games ». Chaque faux pas a un peu plus érodé la confiance. En parallèle, la structure de coûts est devenue insoutenable, gonflée par des ambitions de croissance jamais concrétisées. Lorsque le marché s’est retourné après le pic post-pandémique, Ubisoft s’est retrouvé exposé de plein fouet. La chute de plus de 90 % de la valeur boursière en sept ans n’est donc pas le fruit d’un seul mauvais trimestre, mais d’un modèle économique à bout de souffle.
Ubisoft face à EA et Take-Two : la grande consolidation du secteur
La déroute d’Ubisoft s’inscrit dans une reconfiguration profonde de l’industrie. Partout, les grands éditeurs occidentaux sont sous pression, mais tous n’y répondent pas de la même manière. Le contraste le plus frappant est celui avec Electronic Arts : au moment même où Ubisoft se disloque en interne, l’éditeur américain fait l’objet d’un projet de rachat et de retrait de la cote d’environ 55 milliards de dollars, sous examen des autorités de la concurrence en Europe et aux États-Unis. Deux trajectoires opposées : d’un côté un géant que des fonds jugent assez précieux pour être privatisé, de l’autre un pionnier français dont la capitalisation est tombée sous le milliard d’euros.
Take-Two, de son côté, incarne la stratégie inverse de la rareté maîtrisée : l’éditeur mise tout sur la sortie de GTA 6, attendue le 19 novembre 2026, un événement susceptible de battre tous les records de l’industrie du divertissement. Là où Ubisoft multipliait les sorties pour maximiser le volume, Take-Two cultive l’attente autour d’un seul titre-monde. Enfin, l’omniprésence de Tencent – au capital d’Ubisoft comme de nombreux studios occidentaux – rappelle que la consolidation ne se fait plus seulement entre acteurs historiques, mais aussi au profit de capitaux asiatiques. Ubisoft se retrouve ainsi tiraillé entre trois modèles : la privatisation à l’américaine, le blockbuster unique et l’adossement à un partenaire étranger.
| Éditeur | Fait marquant 2025-2026 | Repère de valorisation |
|---|---|---|
| Ubisoft | Perte nette record 1,47 Md€ ; Tencent entre dans Vantage | ≈ 0,6–0,85 Md€ (bas) ; pic 12 Md€ (2018) |
| Electronic Arts | Projet de rachat / retrait de la cote (examen UE & CFIUS) | ≈ 55 Md$ (offre) |
| Take-Two Interactive | GTA 6 attendu le 19 novembre 2026 | Fort potentiel de records |
| Tencent | Monte au capital d’Ubisoft / Vantage | 1,16 Md€ investis |
Sources : Ubisoft, dossiers de presse EA / Take-Two, communiqués Tencent.
Impact sur la filière française du jeu vidéo
Au-delà du cas Ubisoft, c’est toute la filière française qui retient son souffle. La France demeure l’un des pôles vidéoludiques les plus dynamiques d’Europe. Selon le bilan annuel du SELL (Syndicat des Éditeurs de Logiciels de Loisirs), le marché français du jeu vidéo a pesé environ 5,86 milliards d’euros en 2025, en hausse de 2,9 %, avec la console qui représente à elle seule 44 % des dépenses. Le pays compte plus de 39 millions de joueuses et joueurs, dont l’âge moyen atteint désormais 38 ans. Le jeu vidéo n’est plus une niche : c’est une industrie culturelle de premier plan, et Ubisoft en est le porte-drapeau historique.
Les difficultés d’Ubisoft envoient donc une onde de choc dans tout l’écosystème : sous-traitants, écoles spécialisées, studios indépendants qui gravitent autour du groupe, collectivités locales qui accueillent ses implantations. Chaque fermeture de studio français fragilise un tissu de compétences bâti sur trois décennies. Elle relance aussi le débat sur la souveraineté : faut-il laisser les fleurons du jeu vidéo hexagonal passer, morceau par morceau, sous contrôle étranger ? Certains acteurs plaident pour un renforcement de l’indépendance financière des studios européens afin d’éviter qu’ils ne tombent dans l’escarcelle de capitaux extra-européens. La crise d’Ubisoft agit ainsi comme un révélateur des vulnérabilités structurelles d’une industrie française pourtant florissante en apparence.
| Marché français du jeu vidéo (2025) | Valeur |
|---|---|
| Marché total | ≈ 5,86 Md€ (+2,9 %) |
| Part de la console | 44 % des dépenses |
| Nombre de joueurs | > 39 millions |
| Âge moyen | 38 ans |
Source : SELL, bilan annuel du jeu vidéo en France 2025.
Ce qui attend Ubisoft : cinq prédictions pour 2026-2028
Où va Ubisoft ? À partir des données disponibles et de la trajectoire annoncée par le groupe, voici cinq scénarios probables pour les deux prochaines années.
- Un exercice 2026-2027 encore dans le rouge. Ubisoft l’a répété : la prochaine année sera « un point bas », plombée par un calendrier de sorties limité et des coûts de restructuration. Un retour à la rentabilité opérationnelle avant l’exercice 2027-2028 paraît peu réaliste.
- Le rebond est misé sur les grosses licences. La direction anticipe un fort rebond à compter de 2027-2028, porté par les nouveaux opus d’Assassin’s Creed et de Far Cry logés dans Vantage Studios. Toute la stratégie repose sur la réussite de ces titres.
- Tencent montera-t-il encore ? Avec 26,32 % de Vantage et une participation dans la holding familiale, le géant chinois est en position de force. Un renforcement, voire une prise de contrôle à terme d’actifs clés, ne peut être exclu si Ubisoft ne se redresse pas.
- La pression sociale va perdurer. Après la grève de février 2026, le climat interne restera tendu. De nouvelles mobilisations sont probables à chaque annonce de coupe, ce qui compliquera l’exécution du plan.
- Un scénario de rachat ou de démantèlement reste ouvert. À moins d’un milliard d’euros de capitalisation, Ubisoft est une cible potentielle. Le modèle des « maisons de création » facilite d’ailleurs, techniquement, la cession de blocs d’actifs.
Ces prédictions restent des hypothèses : elles dépendront de la qualité des prochains jeux, de la conjoncture du marché et des arbitrages de la famille Guillemot comme de Tencent. Une chose est sûre : l’Ubisoft de 2028 ne ressemblera plus à celui d’hier.
FAQ : tout comprendre à la crise d’Ubisoft
Quelle perte Ubisoft a-t-il annoncée pour 2025-2026 ?
Ubisoft a publié une perte nette record d’environ 1,47 milliard d’euros pour son exercice décalé clos le 31 mars 2026, avec un résultat opérationnel IFRS de −1,32 milliard d’euros, contre −196,5 millions d’euros l’année précédente. Le chiffre d’affaires a reculé de 21,8 %.
Pourquoi l’action Ubisoft s’est-elle effondrée en Bourse ?
L’action Ubisoft a subi deux krachs : −39,8 % le 22 janvier 2026 après l’annonce du plan de réorganisation (plus forte chute quotidienne de son histoire), puis −15 à −18 % le 21 mai 2026 à la publication des résultats annuels, repassant sous 4 euros. La capitalisation est tombée d’un pic de 12 milliards d’euros en 2018 à moins d’un milliard début 2026.
Qu’est-ce que Vantage Studios et quel est le rôle de Tencent ?
Vantage Studios est une filiale d’Ubisoft regroupant Assassin’s Creed, Far Cry et Rainbow Six. Tencent y a investi 1,16 milliard d’euros pour un intérêt économique de 26,32 %, sur une valorisation pré-money de 3,8 milliards d’euros. Ubisoft en conserve le contrôle majoritaire ; Tencent est bloqué cinq ans.
Combien d’emplois Ubisoft a-t-il supprimés ?
Au cours de l’année 2026, Ubisoft a mené environ six vagues de restructuration, pour un total estimé à 680 postes supprimés ou menacés, avec la fermeture de plusieurs studios (Stockholm, Halifax, Winnipeg, Belgrade) et des coupes à Barcelone et San Francisco.
Quels jeux Ubisoft a-t-il annulés ou reportés ?
Ubisoft a annulé sept jeux et en a reporté six. Le remake de Prince of Persia : Les Sables du Temps fait partie des projets annulés, tandis que plusieurs suites de Far Cry et de Ghost Recon ont été décalées à 2027 et au-delà.
Assassin’s Creed Shadows a-t-il été un échec ?
Non, au contraire. Assassin’s Creed Shadows a dépassé 5 millions de joueurs à l’été 2025 et signé le deuxième meilleur démarrage de la franchise. Mais un seul succès n’a pas suffi à compenser un calendrier vide et des coûts trop élevés.
Ubisoft peut-il être racheté ?
Avec une capitalisation tombée sous le milliard d’euros et une organisation désormais découpée en « maisons de création », Ubisoft est théoriquement une cible plus accessible. Aucun projet de rachat global n’est officiellement sur la table à ce jour, mais le scénario alimente régulièrement les spéculations, Tencent étant l’acteur le mieux positionné.
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Article publié le 6 juillet 2026. Les données financières et boursières citées proviennent des communiqués officiels d’Ubisoft et de sources publiques (Boursorama, CNBC, Game Developer, Engadget, SELL) ; les cours de l’action Ubisoft sont indicatifs et susceptibles d’évoluer.



