Le G7 a publié le 3 septembre 2026 un appel à l’action inédit sur la cryptographie post-quantique, piloté par l’Agence nationale de la sécurité des systèmes d’information (ANSSI) au nom de la présidence française du groupe. Le calendrier ne laisse guère de répit : dix-huit jours plus tard, le 21 septembre, tous les certificats de validation FIPS 140-2 encore actifs basculent vers le statut “historique” aux États-Unis, ce qui oblige des centaines de fournisseurs à requalifier leurs modules cryptographiques. Pendant ce temps, deux enquêtes distinctes mesurent un écart massif entre les discours et les faits : 87 % des organisations disent planifier ou tester la cryptographie post-quantique, mais seulement 7 % l’ont réellement déployée sur la majorité de leur parc, selon DigiCert. Voici ce que ces trois événements, survenus en l’espace de quelques semaines, changent pour les entreprises françaises et européennes.
Le G7 hausse le ton sur la cryptographie post-quantique
Le document, intitulé “Preparing for the Post-Quantum Era: A Call to Action”, a été publié par le groupe de travail cybersécurité du G7 le 3 septembre 2026. Il réunit les sept pays membres, Canada, France, Allemagne, Italie, Japon, Royaume-Uni et États-Unis, aux côtés de la Commission européenne et de l’ENISA en tant qu’observateurs techniques. Le texte marque une rupture de ton par rapport à la déclaration précédente, négociée en 2025 sous présidence canadienne, qui se limitait à des recommandations pratiques pour l’implémentation d’algorithmes résistants au quantique. Cette fois, le langage se durcit et parle d’un “enjeu de sécurité critique qui appelle un effort collectif et coordonné”, selon la traduction du texte diffusé par l’ANSSI. Le document insiste aussi sur le fait qu’il faut désormais traiter la menace quantique comme un risque de court terme, et non plus comme un problème lointain réservé aux seules infrastructures critiques.
Pourquoi l’ANSSI pilote l’alerte cette année
La France assure la présidence du G7 en 2026, ce qui place l’ANSSI à la tête du groupe de travail cybersécurité pour l’année. L’agence française avait déjà posé un jalon nationalement contraignant en fixant à 2027 l’obligation de qualification post-quantique pour certains produits de sécurité vendus en France. L’appel à l’action du G7 reprend cette logique à l’échelle internationale, mais sans fixer de date unique commune aux sept pays. Chaque membre garde la main sur son propre calendrier réglementaire, l’ANSSI ayant simplement pour rôle de coordonner l’agenda commun et de pousser les partenaires les plus en retard à publier leurs propres feuilles de route nationales. Le choix de la France comme rédactrice du texte n’est donc pas anodin : il traduit une volonté de peser sur un dossier où Paris a déjà pris de l’avance réglementaire face à ses partenaires du G7.
Les cinq priorités de l’appel à l’action du G7
Le document structure sa demande autour de cinq priorités concrètes, destinées autant aux gouvernements qu’aux entreprises privées.
- Sensibiliser les dirigeants au risque quantique et à l’urgence de la cryptographie post-quantique.
- Développer des stratégies nationales qui soutiennent l’adoption et l’intégration du PQC.
- Accélérer la recherche, le développement et le déploiement des technologies résistantes au quantique.
- Renforcer les partenariats public-privé pour partager expertise et ressources techniques.
- Intégrer le post-quantique dans les exigences de cybersécurité et les marchés publics.
Ce cinquième point est celui qui inquiète le plus les fournisseurs. Une fois qu’un État introduit une clause post-quantique dans ses appels d’offres publics, les entreprises qui n’ont pas de plan de migration crédible risquent de perdre l’accès à des marchés entiers, bien avant que l’ordinateur quantique capable de casser le chiffrement actuel ne devienne une réalité opérationnelle.
“Harvest now, decrypt later” : une menace qui n’attend pas l’ordinateur quantique
Le G7 s’appuie sur un argument déjà connu des spécialistes mais qu’il formule cette fois de façon plus directe : les attaques de type “harvest now, decrypt later” ne dépendent pas de la disponibilité immédiate d’un ordinateur quantique. Un attaquant qui intercepte aujourd’hui du trafic chiffré avec des algorithmes classiques comme RSA ou les courbes elliptiques peut simplement stocker ces données et attendre. Le jour où une machine quantique suffisamment puissante existera, il lui suffira de la déchiffrer rétroactivement. Pour des données à durée de vie longue (dossiers médicaux, secrets industriels, communications diplomatiques), cette fenêtre de vulnérabilité s’ouvre donc dès maintenant, indépendamment de la date exacte à laquelle “Q-Day” surviendra.
Le 21 septembre 2026, le couperet FIPS 140-2 tombe
Le calendrier du NIST accentue la pression. Depuis septembre 2021, l’institut américain n’accepte plus aucune nouvelle soumission de module cryptographique sous la norme FIPS 140-2 : toutes les validations délivrées depuis cette date relèvent déjà de la norme FIPS 140-3, alignée sur le standard international ISO/IEC 19790. Le 21 septembre 2026, l’étape suivante se concrétise : l’ensemble des certificats FIPS 140-2 encore actifs, quel que soit leur niveau de sécurité, basculent vers le statut “historique” au sein du programme de validation des modules cryptographiques (CMVP) du NIST. Ce basculement touche des centaines de modules utilisés par des équipementiers réseau, des fournisseurs de cloud et des éditeurs de logiciels vendant aussi bien aux administrations américaines qu’à leurs clients européens.
Ce que le statut “historique” change pour les fournisseurs
Un certificat placé en statut historique n’est pas automatiquement invalide pour les systèmes déjà déployés. Le CMVP continue d’autoriser l’achat et l’usage de ces modules sur des installations existantes. Le problème se pose surtout pour les nouveaux contrats : les acheteurs publics fédéraux américains, ainsi qu’une bonne partie des secteurs régulés (finance, santé, défense), traitent en pratique le statut historique comme une non-conformité pour tout nouvel achat. Concrètement, un éditeur européen qui vend des appliances de chiffrement aux États-Unis doit désormais présenter une validation FIPS 140-3 active pour remporter de nouveaux marchés, ce qui accélère mécaniquement la demande d’audits de recertification, y compris chez des fournisseurs français et allemands qui exportent vers l’Amérique du Nord.
DigiCert : 87 % planifient, seulement 7 % déploient réellement
C’est le chiffre qui résume le mieux l’écart entre intention et exécution. Le “Quantum Readiness Outlook”, deuxième édition de l’enquête annuelle de DigiCert publiée en juillet 2026, a été réalisé par l’institut Propeller Insights en mai 2026 auprès de 1 001 décideurs IT et sécurité aux États-Unis, au Royaume-Uni et en Australie. Résultat : 87 % des organisations interrogées déclarent planifier, tester ou déjà mettre en œuvre des initiatives post-quantiques. Mais seulement 7 % ont effectivement déployé un chiffrement post-quantique ou hybride sur la majorité de leur parc de certificats numériques. DigiCert qualifie ce fossé de “quantum execution gap”, un écart d’exécution qui montre que les organisations ont dépassé le stade de la simple prise de conscience sans pour autant avoir transformé leurs infrastructures.
Ponemon et Entrust : une transition qui patine sur le terrain
Une seconde enquête confirme ce diagnostic, avec un échantillon nettement plus large. L’étude “2026 Global State of Post-Quantum and Cryptographic Security Trends”, conduite par le Ponemon Institute et sponsorisée par Entrust, a interrogé 4 149 professionnels IT et sécurité aux États-Unis, au Canada, au Royaume-Uni et en Irlande, dans les pays germanophones, en Indonésie et à Singapour. Seuls 38 % des répondants affirment être en transition active vers le post-quantique. Et 68 % jugent la gestion de leurs actifs cryptographiques “extrêmement ou très difficile”, ce qui explique en partie la lenteur du mouvement. Autre donnée frappante : 54 % des praticiens américains interrogés pensent qu’un ordinateur quantique capable de casser le chiffrement actuel apparaîtra d’ici cinq ans, contre une minorité l’année précédente. Les contraintes budgétaires progressent aussi, citées par 39 % des répondants contre 31 % un an plus tôt, tout comme le manque de compétences internes, qui passe de 28 % à 38 %.
| Indicateur | Valeur 2026 | Source |
|---|---|---|
| Organisations planifiant, testant ou déployant du PQC | 87 % | DigiCert, Quantum Readiness Outlook, juillet 2026 |
| Organisations ayant déployé du PQC sur la majorité de leur parc de certificats | 7 % | DigiCert, juillet 2026 |
| Organisations en transition active vers le post-quantique | 38 % | Ponemon Institute / Entrust, 2026 |
| Organisations jugeant la gestion cryptographique “très difficile” | 68 % | Ponemon Institute / Entrust, 2026 |
| Praticiens US anticipant un ordinateur quantique menaçant sous 5 ans | 54 % | Ponemon Institute / Entrust, 2026 |
| Organisations citant un budget insuffisant (vs 31 % l’an dernier) | 39 % | Ponemon Institute / Entrust, 2026 |
| Organisations citant un manque de compétences (vs 28 % l’an dernier) | 38 % | Ponemon Institute / Entrust, 2026 |
Le calendrier des échéances post-quantiques, de 2026 à 2030
Entre les décisions déjà actées et les échéances encore à venir, le calendrier post-quantique s’est nettement densifié en 2026. Voici les dates qui structurent désormais les feuilles de route des entreprises exposées à l’Europe et aux États-Unis.
| Date | Échéance | Zone concernée |
|---|---|---|
| Mars 2026 | Durée de vie des certificats publics ramenée à 200 jours | Mondial (CA/Browser Forum) |
| 3 septembre 2026 | Publication de l’appel à l’action du G7, piloté par l’ANSSI | G7 (international) |
| 21 septembre 2026 | Bascule de tous les certificats FIPS 140-2 vers le statut “historique” | États-Unis / fournisseurs mondiaux |
| Fin 2026 | Début obligatoire de la transition PQC pour les États membres | Union européenne |
| 2027 | Échéance de qualification post-quantique fixée par l’ANSSI | France |
| 2029 | Durée de vie des certificats publics ramenée à 47 jours | Mondial |
| 2030 | Migration complète exigée pour les entités à haut risque et échéance du décret présidentiel américain | UE / États-Unis |
Europe, États-Unis, Asie : trois vitesses de transition
La comparaison entre zones géographiques révèle des approches assez différentes. L’Union européenne a adopté en juin 2025 une feuille de route coordonnée qui impose à tous les États membres d’engager leur transition post-quantique avant la fin de 2026, avec une migration complète exigée pour les entités jugées à haut risque avant 2030. Les États-Unis, eux, avancent par à-coups réglementaires plus techniques mais plus immédiats, comme la bascule FIPS 140-2 du 21 septembre, complétée par un calendrier fédéral qui vise 2030 pour la généralisation du chiffrement post-quantique dans les systèmes gouvernementaux. Le Japon et le Canada, autres membres du G7, n’ont pour l’instant pas publié de feuille de route nationale aussi détaillée que celle de la France ou celle de l’UE, ce qui explique en partie pourquoi le document du G7 insiste autant sur le partage d’expertise entre pays membres plutôt que sur un calendrier commun unique.
L’impact sur le marché de la cryptographie et des infrastructures PKI
Ce resserrement réglementaire profite directement aux éditeurs d’infrastructures à clé publique. DigiCert, Entrust et leurs concurrents poussent déjà des offres de certificats hybrides combinant un algorithme classique et un algorithme post-quantique comme ML-KEM, facturées en supplément par rapport à une émission de certificat classique. La réduction progressive de la durée de vie des certificats publics, déjà tombée à 200 jours en mars 2026 et qui doit atteindre 47 jours d’ici 2029, pousse aussi les entreprises à automatiser entièrement leur gestion de certificats, un chantier qui alimente un marché entier d’outils de “crypto-agilité”. Les travaux de recherche du Cloud Security Alliance sur ce que l’organisme appelle le “Q-Day Clock” renforcent cette dynamique en cadrant la migration post-quantique comme un projet d’infrastructure pluriannuel, et non comme un simple correctif logiciel.
Contexte historique : dix ans d’alertes avant l’action
L’appel à l’action de septembre 2026 s’inscrit dans une trajectoire longue. Le NIST a lancé son processus de standardisation post-quantique en 2016, avant de finaliser ses premiers algorithmes retenus (les familles devenues ML-KEM et ML-DSA) en 2024. La déclaration G7 de 2025, négociée sous présidence canadienne, avait déjà posé les bases de recommandations pratiques pour les organisations souhaitant implémenter des algorithmes résistants au quantique, mais sans le ton d’urgence du texte de 2026. En un an, le discours est donc passé de la recommandation technique à l’appel politique explicite, un changement de registre qui reflète surtout la pression exercée par les enquêtes DigiCert et Ponemon sur la lenteur réelle des déploiements.
Ce que cela change pour les entreprises françaises et européennes
Pour une entreprise française, trois chantiers deviennent prioritaires à la lecture de ce texte. D’abord, dresser un inventaire précis des algorithmes cryptographiques utilisés dans ses systèmes, un exercice que la plupart des organisations sondées par Ponemon jugent encore trop complexe pour être mené à bien rapidement. Ensuite, suivre de près les futures exigences de qualification de l’ANSSI pour 2027, qui risquent de s’étendre au-delà des seuls produits de sécurité visés jusqu’ici. Enfin, pour les groupes qui vendent aux États-Unis, anticiper les conséquences du basculement FIPS 140-2 du 21 septembre sur leurs propres certifications produits, sous peine de perdre l’accès à des appels d’offres fédéraux ou à des clients du secteur régulé américain.
Cinq prédictions pour les douze prochains mois
- La Commission européenne devrait publier des lignes directrices sectorielles complémentaires à la feuille de route adoptée en juin 2025, probablement avant la fin de l’année 2026.
- Les grands éditeurs de PKI vont multiplier les offres de certificats hybrides ECDSA plus ML-DSA, facturées en supplément par rapport aux certificats classiques.
- Le taux d’organisations en déploiement post-quantique réel, actuellement à 7 % selon DigiCert, franchira difficilement la barre des 15 % avant la fin de l’année 2027 au rythme actuel.
- Des filiales américaines de groupes européens vont invoquer le basculement FIPS 140-2 pour justifier des budgets de recertification dès 2027.
- D’autres membres du G7, notamment le Japon et l’Allemagne, devraient publier leurs propres feuilles de route nationales post-quantiques dans les mois qui suivent cet appel à l’action.
Ces cinq points ne relèvent pas de la certitude, mais ils découlent directement de la trajectoire observée depuis 2024 : chaque nouvelle échéance réglementaire américaine ou européenne a jusqu’ici été suivie, dans les six à douze mois, par une accélération des offres commerciales chez les fournisseurs de cryptographie.
FAQ : les questions les plus posées sur l’appel à l’action du G7
Qu’est-ce que l’appel à l’action du G7 sur la cryptographie post-quantique ?
C’est un document publié le 3 septembre 2026 par le groupe de travail cybersécurité du G7, intitulé “Preparing for the Post-Quantum Era: A Call to Action”. Il demande aux gouvernements et aux entreprises d’accélérer leur transition vers des algorithmes résistants aux ordinateurs quantiques.
Pourquoi l’ANSSI dirige-t-elle cette initiative en 2026 ?
La France assure la présidence tournante du G7 en 2026, ce qui place l’ANSSI à la tête du groupe de travail cybersécurité pour l’année, en succession de la présidence canadienne de 2025.
Que se passe-t-il le 21 septembre 2026 avec les certificats FIPS 140-2 ?
Le NIST fait passer l’ensemble des certificats de validation FIPS 140-2 encore actifs, quel que soit leur niveau, au statut “historique” au sein de son programme CMVP, obligeant les nouveaux achats à s’appuyer sur des modules certifiés FIPS 140-3.
Le statut “historique” rend-il les certificats FIPS 140-2 invalides ?
Non. Les systèmes déjà déployés peuvent continuer à utiliser ces modules. Le changement touche surtout les nouveaux achats, que les acheteurs publics fédéraux américains et de nombreux secteurs régulés traitent en pratique comme non conformes.
Combien d’entreprises ont réellement déployé le post-quantique en 2026 ?
Selon l’enquête DigiCert de juillet 2026, seulement 7 % des organisations ont déployé un chiffrement post-quantique ou hybride sur la majorité de leur parc de certificats, alors que 87 % déclarent au moins planifier ou tester ce type de projet.
Qu’est-ce qu’une attaque “harvest now, decrypt later” ?
C’est une technique qui consiste à intercepter et stocker aujourd’hui des données chiffrées avec des algorithmes classiques, dans l’attente qu’un futur ordinateur quantique permette de les déchiffrer rétroactivement.
Quelle est l’échéance de l’Union européenne pour la transition post-quantique ?
La feuille de route coordonnée adoptée par l’UE en juin 2025 impose à tous les États membres d’engager leur transition avant la fin de 2026, avec une migration complète exigée pour les entités à haut risque avant 2030.
Comment une entreprise française peut-elle se préparer ?
En dressant d’abord un inventaire de ses algorithmes cryptographiques actuels, puis en suivant les futures exigences de qualification de l’ANSSI prévues pour 2027, et enfin en vérifiant l’impact du basculement FIPS 140-2 sur ses éventuelles certifications produits destinées au marché américain.




