Sous Linux, la question revient sans cesse dans les forums et sur Reddit : faut-il installer Heroic Games Launcher ou Lutris pour gérer sa ludothèque ? Les deux logiciels sont gratuits, open-source, et permettent de lancer des jeux Windows via Wine et Proton sans jamais toucher à un terminal. Mais leurs philosophies divergent radicalement : Heroic vise l’expérience la plus simple possible sur trois magasins précis, tandis que Lutris tente de tout unifier, des jeux Steam aux émulateurs rétro. Ce comparatif s’appuie sur les statistiques officielles GitHub et Flathub relevées le 1er août 2026, les pages de téléchargement officielles des deux projets, et les retours de la communauté Linux, pour trancher lequel mérite une place sur votre bureau ou votre Steam Deck.

Qu’est-ce que Heroic Games Launcher ?

Heroic Games Launcher est un launcher open-source qui unifie l’Epic Games Store, GOG et Amazon Games (Prime Gaming) sous Linux, Windows et macOS. Le projet a été lancé par le développeur Flavio Lima fin décembre 2020, à l’origine comme une simple interface graphique pour Legendary, l’outil en ligne de commande non officiel permettant d’accéder à l’Epic Games Store sans passer par le client officiel d’Epic. Quatre ans plus tard, Heroic est devenu une application Electron complète, disponible sur heroicgameslauncher.com et distribuée sous licence GPLv3.

Au 1er août 2026, le dépôt github.com/Heroic-Games-Launcher/HeroicGamesLauncher affiche 11 900 étoiles, 649 forks et 870 tickets ouverts, avec des commits poussés le jour même de notre vérification : le projet est actif quotidiennement, pas seulement lors des sorties de version. La dernière version stable est la v2.22.0, surnommée « Hajrudin », publiée le 16 mai 2026. Elle a ajouté l’édition du nom, de la jaquette et de l’image de couverture pour n’importe quel jeu de la bibliothèque (y compris les jeux ajoutés manuellement), ainsi qu’un Mode Console capable d’installer, mettre à jour ou ignorer une mise à jour directement depuis l’interface plein écran. Ce Mode Console lui-même est apparu dans la version précédente, la v2.21.0 du 22 avril 2026, avec la navigation au joystick, une page Deals repensée, les succès GOG affichés sur la fiche du jeu, le choix de jaquette via SteamGridDB et un build natif Windows ARM64.

Techniquement, Heroic n’est qu’une coquille graphique autour de trois outils en ligne de commande indépendants, chacun maintenu comme un sous-projet GitHub à part entière : Legendary pour l’Epic Games Store, gogdl pour GOG et Nile pour Amazon Games. Cette architecture modulaire signifie qu’un changement d’API chez l’un de ces trois magasins ne nécessite de mettre à jour qu’un seul composant, sans casser les deux autres. Heroic gère aussi Wine et Proton en interne via un « Wine Manager » intégré (menu Outils), qui télécharge les runtimes directement depuis l’application, sans gestionnaire de paquets externe.

Qu’est-ce que Lutris ?

Lutris est un gestionnaire de jeux open-source, réservé à Linux, qui pilote Wine, Proton, DOSBox, ScummVM, MAME et divers émulateurs (Dolphin, Xenia, ShadPS4 via des « runners » dédiés) depuis une bibliothèque unique. Contrairement à Heroic, Lutris ne se limite pas à trois magasins : il importe Steam, GOG, Epic Games Store, Battle.net, l’EA App, Ubisoft Connect et Humble Bundle, en plus de scripts d’installation communautaires pour à peu près n’importe quel exécutable Windows. Le site officiel lutris.net se décrit lui-même comme une « Open Gaming Platform », quand Flathub le qualifie de « plateforme de préservation des jeux vidéo ».

Le dépôt github.com/lutris/lutris affiche, au 1er août 2026, 10 129 étoiles, 863 forks et 284 tickets ouverts. La dernière version publiée est la v0.5.22 du 25 février 2026, un correctif de compatibilité avec Python inférieur à 3.14, qui suivait de très près la v0.5.20 du 16 février 2026 : cette dernière a fait de GE-Proton, installé via le lanceur communautaire umu, le runner par défaut pour les jeux Windows, en supprimant les bascules manuelles VKD3D/D3D-Extras/DXVK-NVAPI devenues inutiles puisque Proton les gère nativement. Malgré l’absence de nouveau tag depuis février, le dépôt reste poussé quasi quotidiennement, signe d’un développement actif même sans sortie formelle.

La bibliothèque de scripts d’installation communautaires est l’un des plus gros atouts de Lutris : la page lutris.net/games affiche 347 259 jeux catalogués au 1er août 2026, chacun avec ses scripts d’installation soumis et modérés par la communauté. C’est ce chiffre qui alimente le titre de cet article, même si un « jeu catalogué » ne signifie pas toujours une installation en un clic garantie sans réglage.

Tableau comparatif : Heroic vs Lutris en un coup d’œil

Avant d’entrer dans le détail de chaque section, voici les caractéristiques techniques des deux launchers, relevées directement sur leurs dépôts GitHub et leurs sites officiels le 1er août 2026.

CritèreHeroic Games LauncherLutris
LicenceGPLv3GPL-3.0
Plateformes prises en chargeLinux, Windows, macOSLinux uniquement
Magasins intégrés nativementEpic Games Store, GOG, Amazon GamesSteam, GOG, Battle.net, EA App, Ubisoft Connect, Humble Bundle
Émulateurs intégrésAucunScummVM, DOSBox, Dolphin, MAME, Xenia, ShadPS4 (via runners)
Dernière version stablev2.22.0 « Hajrudin » (16 mai 2026)v0.5.22 (25 février 2026)
Étoiles GitHub11 90010 129
Année de création2020 (Flavio Lima)2009 (Mathieu Comandon)
Mode plein écran / salonMode Console natif (depuis v2.21)Raccourci « Steam Big Picture » uniquement
Gestion Wine/ProtonWine Manager intégréGE-Proton via umu (par défaut depuis v0.5.20)
Sauvegardes cloudBascule manuelle, par jeuDépend entièrement du store d’origine
Configuration minimale publiée2 Go de RAM, environ 500 Mo de disqueNon publiée officiellement
Installation sur Steam DeckFlatpak / DiscoverFlatpak / Discover
Installations totales sur Flathub4 046 7303 509 262
FinancementProjet communautairePatreon

Le contraste saute aux yeux : Heroic est plus jeune, multiplateforme et concentré sur trois magasins précis, tandis que Lutris est un projet Linux plus ancien, plus large dans sa couverture, mais moins poli sur l’expérience « salon ». Aucun des deux n’écrase l’autre sur tous les points, ce qui explique pourquoi une bonne partie de la communauté finit par installer les deux en parallèle, comme on le verra dans la section sur la migration.

Architecture technique : comment fonctionnent réellement ces launchers

Ni Heroic ni Lutris ne réinventent Wine ou Proton : les deux sont des interfaces qui orchestrent des outils tiers déjà existants. Comprendre cette architecture aide à savoir ce qu’on peut réellement attendre de chacun, et pourquoi certains bugs ne se règlent pas dans le launcher lui-même.

Le trio Legendary, gogdl et Nile chez Heroic

Heroic délègue toute la logique de téléchargement, d’authentification et de mise à jour à trois binaires distincts qu’il embarque et pilote en coulisses. Legendary reste le plus mature des trois, activement maintenu depuis plusieurs années comme client Epic non officiel. gogdl assure la même fonction côté GOG, y compris pour les installateurs hors-ligne. Nile, le plus récent des trois, gère Amazon Games et Prime Gaming. Cette séparation en modules indépendants explique pourquoi une panne de l’API Epic n’affecte généralement pas la connexion GOG dans la même session Heroic : chaque module échoue de façon isolée.

Les runners et scripts d’installation chez Lutris

Lutris fonctionne à l’inverse : au lieu d’intégrer des clients officiels pour chaque magasin, il fournit un cadre générique de « runners » (Wine, Proton, DOSBox, ScummVM, émulateurs de consoles) et laisse la communauté écrire des scripts d’installation au format YAML ou JSON qui enchaînent les étapes (création du préfixe Wine, exécution de l’installateur, réglages winetricks). Ces scripts sont soumis et modérés directement sur lutris.net. C’est ce qui permet à Lutris de gérer des magasins comme Battle.net ou l’EA App sans jamais avoir signé de partenariat officiel avec Blizzard ou Electronic Arts : le script se contente d’automatiser l’installation du client officiel de ces stores à l’intérieur d’un préfixe Wine, puis Lutris lance ce client comme n’importe quel jeu.

Magasins et plateformes pris en charge

La différence la plus structurante entre les deux launchers reste la couverture des magasins. Heroic ne gère que l’Epic Games Store, GOG et Amazon Games, mais le fait avec des clients officiels ou quasi officiels, régulièrement mis à jour. Lutris couvre un spectre bien plus large : Steam, GOG, Battle.net, EA App, Ubisoft Connect et Humble Bundle, en plus de milliers de jeux autonomes via ses scripts communautaires. En clair, Heroic ne gère pas Steam du tout : si votre ludothèque est exclusivement Steam, Heroic n’a rien à vous proposer, autant utiliser directement le client Steam natif sous Linux ou le Steam Deck.

Sur le plan des systèmes d’exploitation, Heroic est disponible nativement sur Linux (Ubuntu 22.04 et plus, Fedora 37 et plus, Arch et dérivées, SteamOS), Windows 10/11 (x64 et ARM64 natif pour les PC Copilot+ et Surface), ainsi que macOS 14 et plus (Apple Silicon et Intel). Lutris, à l’inverse, est un projet Linux exclusivement : aucune version Windows ou macOS n’est proposée, ni prévue à notre connaissance. Un joueur qui alterne entre un PC Linux et un Mac ou un PC Windows n’a donc pas le choix : seul Heroic peut le suivre sur les trois systèmes.

Il existe aussi des outils adjacents, qui ne rentrent pas directement dans ce face-à-face mais reviennent souvent dans les mêmes discussions. Bottles (8 644 étoiles GitHub, licence GPLv3) n’est ni un launcher ni un magasin : c’est un gestionnaire de préfixes Wine isolés, pensé pour faire tourner un logiciel Windows précis dans un environnement propre, sans bibliothèque de jeux à proprement parler. Playnite (13 663 étoiles, licence MIT) se situe à l’opposé : un méta-launcher réservé à Windows qui agrège Steam, Epic, GOG et même Heroic lui-même dans une seule vitrine, mais qui ne gère aucune installation Linux. Ni l’un ni l’autre ne remplace Heroic ou Lutris pour ce comparatif, mais leur existence montre à quel point l’écosystème des launchers Linux reste fragmenté en 2026, chaque outil couvrant une tranche différente du problème.

Tarifs et coûts réels : ce que chaque store facture derrière le launcher

Heroic et Lutris sont tous les deux entièrement gratuits et open-source : aucune version payante, aucun palier premium, aucune publicité intégrée. La vraie question budgétaire ne concerne donc pas le launcher lui-même, mais les magasins et abonnements auxquels chacun donne accès. Le tableau suivant détaille les coûts réels associés à chaque store, avec les tarifs France vérifiés au 1er août 2026.

Magasin accessibleVia quel launcherCoût typique
Epic Games StoreHeroicGratuit à l’achat, un jeu offert chaque semaine
GOGHeroic et LutrisGratuit à l’achat, sans DRM, soldes fréquentes
Amazon Games / Prime GamingHeroicInclus dans Amazon Prime : 6,99 €/mois ou 69,90 €/an
SteamLutris (scripts)Gratuit à l’achat, soldes saisonnières
Battle.netLutris (scripts)Gratuit à l’achat, pas d’abonnement global obligatoire
EA App / EA PlayLutris (scripts)EA Play 5,99 €/mois (39,99 €/an), EA Play Pro 16,99 €/mois (119,99 €/an)
Ubisoft Connect / Ubisoft+Lutris (scripts)Ubisoft+ Classics environ 7,99 €/mois, Premium environ 17,99 €/mois
Le launcher lui-mêmeHeroic et LutrisGratuit, open-source (GPLv3)

Concrètement, Lutris ouvre la porte à davantage d’abonnements payants (EA Play, Ubisoft+) simplement parce qu’il gère des magasins qui proposent ce genre de formule. Cela ne coûte rien de plus d’utiliser Lutris pour y accéder : c’est l’éditeur du jeu, pas le launcher, qui facture. Heroic, en se cantonnant à des magasins sans abonnement obligatoire (Epic, GOG) ou inclus dans un service déjà existant (Prime Gaming), reste dans une logique plus simple à l’achat.

Performances et consommation de ressources : ce que montrent vraiment les chiffres

C’est le point le plus mal compris de ce débat : ni Heroic ni Lutris n’affectent les performances en jeu. Les deux se contentent de lancer Wine ou Proton, exactement comme le ferait un script shell manuel. À runner identique (par exemple GE-Proton11-3, publié le 25 juillet 2026), un jeu tournera au même nombre d’images par seconde qu’il soit démarré depuis Heroic, Lutris ou Bottles. C’est un consensus largement partagé sur des sites communautaires comme GamingOnLinux et sur ProtonDB, où les rapports de compatibilité sont organisés par jeu et par version de Proton, jamais par launcher.

Là où une différence existe réellement, c’est sur l’empreinte du launcher lui-même au repos, avant même de lancer un jeu. Heroic est une application Electron, embarquant son propre moteur Chromium, tandis que Lutris s’appuie sur GTK et Python, deux briques que le bureau Linux a déjà chargées en mémoire pour d’autres besoins. Un fil de discussion sur les forums Linux Mint évoque un ordre de grandeur d’environ 150 Mo pour Lutris installé en .deb, contre plusieurs centaines de mégaoctets pour Heroic lancé en AppImage. Ni l’un ni l’autre projet ne publie de chiffre officiel sur sa consommation mémoire : il faut donc traiter cet écart comme une tendance directionnelle rapportée par des utilisateurs, pas comme un benchmark certifié. Dans tous les cas, cette différence reste négligeable comparée à la mémoire qu’utilise le jeu lancé juste après.

Le tableau suivant résume les indicateurs objectifs et vérifiables, avec leur source, pour éviter de confondre popularité et performance.

IndicateurHeroic Games LauncherLutrisSource
Étoiles GitHub11 90010 129API GitHub, 1er août 2026
Forks649863API GitHub, 1er août 2026
Tickets ouverts870284API GitHub, 1er août 2026
Installations Flathub totales4 046 7303 509 262API publique Flathub, 1er août 2026
Empreinte mémoire au reposPlus lourde (base Electron/Chromium)Plus légère (base GTK/Python)Constat communautaire, forums Linux Mint (non officiel)
Performance en jeu à runner identiqueIdentiqueIdentiqueConsensus communautaire GamingOnLinux / ProtonDB

Installation et prise en main : lequel est le plus simple en 2026 ?

Les deux launchers s’installent en quelques minutes sur n’importe quelle distribution récente. Sur Steam Deck comme sur la plupart des distributions grand public, Flatpak reste la méthode recommandée par les deux équipes, car elle isole l’application et gère les mises à jour automatiquement.

flatpak install flathub com.heroicgameslauncher.hgl
flatpak install flathub net.lutris.Lutris

Pour les utilisateurs de distributions basées sur Arch, Lutris est disponible directement dans le dépôt officiel Extra, sans passer par l’AUR :

sudo pacman -S lutris

Sur Fedora, Lutris est également packagé officiellement (sudo dnf install lutris), tandis qu’Heroic n’est distribué que via Flatpak, AppImage ou les paquets .deb/.rpm publiés directement sur GitHub – il n’existe pas de paquet Heroic dans les dépôts officiels Fedora ou Arch à ce jour. Sur Windows et macOS, Heroic propose un installateur .exe classique (x64 ou ARM64) ou une version portable, et une formule Homebrew (brew install --cask heroic) pour macOS. Lutris, rappelons-le, n’a tout simplement pas d’équivalent sur ces deux systèmes.

Une fois installé, Heroic demande de se connecter à chaque compte (Epic, GOG, Amazon) directement depuis l’interface, puis affiche la bibliothèque automatiquement. Lutris demande un peu plus de travail au premier lancement : connecter Steam et GOG se fait nativement, mais Battle.net, EA App ou Ubisoft Connect nécessitent de lancer le script d’installation communautaire correspondant, qui installe le client officiel de l’éditeur dans un préfixe Wine dédié avant de pouvoir s’y connecter. Pour un public francophone, notons que Heroic propose une interface déjà traduite en français, parmi plus de 40 langues assurées par des contributeurs communautaires, ce qui simplifie la prise en main pour qui préfère éviter les menus en anglais.

Heroic vs Lutris sur Steam Deck

Le Steam Deck est sans doute le terrain où cette comparaison se joue le plus souvent, puisque SteamOS gère nativement la bibliothèque Steam et laisse les deux launchers gérer le reste. Les deux s’installent de façon identique : via le magasin Discover en Mode Bureau, avant d’ajouter le raccourci en tant que « jeu non-Steam » pour y accéder depuis le Mode Jeu et profiter de la manette et des overlays natifs.

Sur cette machine précise, Heroic bénéficie d’un avantage concret : son Mode Console, pensé pour la navigation au joystick, se sent plus proche de l’interface Steam elle-même qu’un menu Lutris pensé avant tout pour être piloté à la souris. Lutris, en retour, reste indispensable dès qu’on veut gérer sur le Deck des jeux Battle.net, EA App ou Ubisoft Connect, qu’Heroic ne prendra jamais en charge. Beaucoup d’utilisateurs de Deck installent d’ailleurs les deux Flatpaks en parallèle, sans le moindre conflit, chacun couvrant une partie différente de la ludothèque. Distributions gaming comme Bazzite intègrent déjà Lutris de série, en plus de Steam.

Manette, Big Picture et expérience salon

Pour jouer confortablement depuis un canapé, l’interface plein écran compte presque autant que la bibliothèque de jeux elle-même. Heroic a nettement l’avantage ici : son Mode Console, introduit avec la v2.21.0 et étendu en v2.22.0, permet de naviguer entièrement au joystick, de parcourir la page Deals, de consulter les succès GOG et de changer la jaquette d’un jeu via SteamGridDB, sans jamais toucher un clavier ou une souris.

Lutris, de son côté, n’a pas d’équivalent natif : la seule option proche est un raccourci de menu contextuel, ajouté en v0.5.20, qui crée un raccourci « Steam Big Picture » pour un jeu donné – en clair, Lutris délègue l’expérience plein écran à Steam plutôt que d’en construire une lui-même. Pour un salon multi-manettes ou un boîtier HTPC branché à la télévision, cet écart pèse clairement en faveur de Heroic, même si aucun des deux launchers ne gère de compte utilisateur multiple à la manière d’une console.

Côté configuration manette, les deux logiciels héritent des mêmes contraintes Wine : le mode XInput est fortement recommandé sur les manettes multi-protocoles (une 8BitDo doit être basculée en XInput plutôt que DirectInput), et une manette Bluetooth doit être appairée avant de lancer le jeu, sous peine de ne pas être détectée en cours de partie.

Émulation et rétrogaming : l’avantage Lutris

Sur ce terrain, la comparaison est à sens unique. Heroic ne propose aucune fonction d’émulation : c’est un launcher de magasins de jeux modernes, point final. Lutris, lui, embarque des « runners » dédiés pour ScummVM, DOSBox, Dolphin (GameCube/Wii), MAME et même des projets plus récents comme Xenia (Xbox 360) ou ShadPS4 (PS4), directement installables depuis son interface de gestion des runners.

Cela ne fait pas de Lutris un remplaçant complet d’un frontend dédié comme RetroArch ou Batocera, pensés spécifiquement pour la gestion de vastes collections de ROMs multi-systèmes. Mais pour quelqu’un qui veut déjà regrouper Steam, GOG et quelques jeux GameCube dans une seule bibliothèque, sans jongler entre plusieurs applications, Lutris fait clairement le travail que Heroic ne fait pas du tout.

La limite commune : League of Legends, Vanguard et les anticheats

Un point mérite d’être clarifié honnêtement, car il revient très souvent dans les recherches : ni Heroic ni Lutris ne peuvent faire tourner League of Legends sous Linux en 2026, malgré des scripts d’installation qui existent bel et bien sur lutris.net (versions EUW et NA notamment) et qui installent le client sans erreur apparente. Le blocage n’a rien à voir avec le launcher : il vient de Vanguard, l’anticheat au niveau noyau de Riot Games, qui empêche explicitement toute exécution sous Wine ou une machine virtuelle.

Riot l’a confirmé noir sur blanc dans son propre billet de blog développeur d’avril 2024, en citant environ 800 utilisateurs quotidiens sous Wine comme une base jugée trop restreinte pour justifier un support officiel, comme le documente leagueoflinux.org. Le script d’installation peut donc poser les fichiers sur le disque, mais le jeu se bloquera systématiquement à l’initialisation de l’anticheat. C’est une limite structurelle, de la même famille que les jeux protégés par Easy Anti-Cheat en mode noyau ailleurs sur PC : aucun launcher, aussi bien conçu soit-il, ne peut la contourner.

5 cas d’usage concrets pour choisir votre launcher

Au-delà des tableaux de spécifications, voici cinq profils de joueurs typiques et le launcher qui correspond le mieux à chaque situation.

  • Le joueur Steam Deck qui profite des jeux gratuits Epic : Heroic s’impose, grâce à son Mode Console pensé pour le joystick et sa gestion propre des sauvegardes cloud GOG/Epic.
  • Le vétéran Linux avec quinze ans de bibliothèque éparpillée : Lutris est la seule option capable de regrouper Steam, GOG, Battle.net et EA App dans une interface unique.
  • Le nouveau converti à Linux, venu de Windows pour jouer : Heroic offre la prise en main la plus rapide sur Epic et GOG, sans script à choisir ni préfixe à configurer.
  • Le passionné de rétrogaming qui veut tout au même endroit : Lutris, grâce à ses runners ScummVM, DOSBox et Dolphin intégrés directement à la bibliothèque principale.
  • L’utilisateur multi-OS, entre un poste Linux et un Mac ou un PC Windows : Heroic seul, puisque Lutris n’existe que sur Linux.
  • Le joueur qui veut installer un vieux jeu abandonné avec des réglages Wine très spécifiques : Lutris, via ses scripts d’installation communautaires conçus précisément pour ce genre de titre capricieux.
  • Le complétionniste qui refuse de choisir : installer les deux, comme le fait une bonne partie de la communauté Linux (voir la section migration ci-dessous), en confiant à chacun les magasins qu’il gère le mieux.

Avantages et inconvénients : Heroic face à Lutris

Heroic Games Launcher convainc par sa simplicité et sa portabilité, mais reste volontairement limité à trois magasins.

  • Fonctionne sur Linux, Windows et macOS avec la même interface
  • Mode Console natif, pensé pour le joystick et le Steam Deck
  • Architecture modulaire (Legendary/gogdl/Nile) qui isole les pannes par magasin
  • Wine Manager intégré, aucun outil externe nécessaire
  • Ne gère ni Steam, ni Battle.net, ni EA App, ni Ubisoft Connect
  • Aucune fonction d’émulation intégrée
  • Pas de paquet officiel dans les dépôts Fedora ou Arch, Flatpak/AppImage uniquement sous Linux

Lutris séduit par sa couverture presque universelle des magasins et son support d’émulation, au prix d’une interface plein écran moins aboutie.

  • Couvre Steam, GOG, Battle.net, EA App, Ubisoft Connect et Humble Bundle
  • 347 259 jeux catalogués avec scripts d’installation communautaires
  • Runners d’émulation intégrés (ScummVM, DOSBox, Dolphin, et plus)
  • Empaqueté nativement dans les dépôts officiels Fedora, Arch et openSUSE
  • Réservé à Linux, aucune version Windows ou macOS
  • Pas de mode plein écran natif, seulement un raccourci vers Steam Big Picture
  • Les scripts communautaires pour les magasins tiers demandent plus de manipulations qu’un client officiel

Guide de migration : passer de l’un à l’autre (ou cumuler les deux)

Bonne nouvelle : Heroic et Lutris ne se marchent jamais sur les pieds. Chaque application range ses données dans un dossier distinct (le répertoire utilisateur d’Electron pour Heroic, ~/.local/share/lutris pour Lutris), et aucune des deux ne modifie les fichiers ou la configuration de l’autre. Il est donc parfaitement possible d’installer les deux Flatpaks côte à côte sans provoquer le moindre conflit, ce qui explique pourquoi la combinaison des deux reste l’une des configurations les plus courantes chez les joueurs Linux expérimentés.

Pour un jeu GOG déjà installé, la migration est particulièrement simple, puisque GOG distribue des installateurs sans DRM : il suffit de repointer l’autre launcher vers le même dossier d’installation plutôt que de retélécharger le jeu depuis zéro. Pour Epic ou Amazon Games (exclusifs à Heroic) ou pour Steam, Battle.net, EA App et Ubisoft Connect (exclusifs à Lutris via scripts), il n’y a en réalité rien à migrer : chaque launcher gère des magasins que l’autre ne propose pas, donc le passage de l’un à l’autre revient surtout à décider lequel devient votre point d’entrée quotidien pour les magasins communs (GOG en tête).

Si vous souhaitez malgré tout désinstaller complètement l’un des deux, la commande Flatpak ne touche jamais aux fichiers de vos jeux, seulement à l’application elle-même :

flatpak uninstall com.heroicgameslauncher.hgl
flatpak uninstall net.lutris.Lutris

Vos jeux restent sur le disque après cette commande. Il suffira, dans le launcher restant, d’ajouter le jeu manuellement (option « Ajouter un jeu » côté Lutris, en pointant vers l’exécutable et le bon runner) ou de le laisser être redétecté automatiquement lors de la reconnexion au compte du magasin correspondant.

Les origines : un développeur français derrière Lutris

Détail rarement mentionné dans les comparatifs anglophones : Lutris est né d’un projet personnel français. Le développeur Mathieu Comandon a démarré le projet sur Launchpad le 5 mai 2009, sous le nom « Oblivion Launcher », pour gérer sa propre collection de jeux tournant sous Wine – l’idée de départ était de bricoler un lanceur graphique pour The Elder Scrolls IV: Oblivion, avant de réaliser que la même approche pouvait s’appliquer à n’importe quel jeu capable de tourner sous Linux, comme le raconte Comandon lui-même dans une interview accordée à GamingOnLinux et confirmé par la fiche Wikipédia du projet.

La première version publique, la v0.1, est sortie le 29 novembre 2009. Le projet a déménagé vers GitHub en 2010, année où il a également été renommé « Lutris » le 23 février. L’intégration de Steam, aujourd’hui perçue comme une fonctionnalité centrale, n’a été ajoutée qu’en 2013, soit quatre ans après le lancement initial. Heroic, à l’inverse, est un projet nettement plus récent : Flavio Lima l’a démarré fin décembre 2020, directement sur GitHub, sans phase Launchpad préalable. Cette différence d’âge de plus d’une décennie explique en partie pourquoi Lutris a eu le temps d’accumuler autant d’intégrations et de scripts communautaires, tandis que Heroic a pu repartir d’une base de code plus moderne et se concentrer sur une expérience plus soignée dès le départ.

Notre verdict : quel launcher choisir en 2026 ?

Les chiffres ne désignent pas de vainqueur universel, et c’est précisément le point : Heroic Games Launcher et Lutris ne visent pas le même usage. Heroic l’emporte pour qui veut la mise en route la plus rapide sur Epic, GOG et Amazon Games, avec une interface plein écran pensée pour le Steam Deck ou un salon, disponible en plus sur Windows et macOS. Lutris l’emporte pour qui refuse de laisser un seul jeu de côté, quel que soit le magasin d’origine, et veut ajouter l’émulation rétro dans la même bibliothèque, quitte à sacrifier un peu de confort d’installation et à rester enfermé dans l’écosystème Linux.

Si une seule recommandation devait être retenue : commencez par Heroic si votre ludothèque tient sur Epic et GOG, ajoutez Lutris dès que Steam, Battle.net ou un vieux jeu abandonné entre dans l’équation. Les deux applications cohabitent sans le moindre conflit sur la même machine, et à runner Proton identique, aucune des deux ne fera perdre une seule image par seconde à vos jeux. Le vrai choix n’est donc pas technique, mais organisationnel : combien de magasins voulez-vous vraiment regrouper au même endroit ?

Foire aux questions

Peut-on installer Heroic et Lutris en même temps sans conflit ?
Oui. Les deux applications stockent leurs données dans des dossiers séparés et ne modifient jamais la configuration l’une de l’autre. Beaucoup d’utilisateurs Linux gardent les deux installées en permanence.

Lutris fonctionne-t-il sur Windows ou macOS ?
Non, Lutris est un projet Linux exclusivement. Sur Windows ou macOS, seul Heroic Games Launcher est disponible parmi ces deux applications.

Heroic Games Launcher permet-il de lancer des jeux Steam ?
Non. Heroic ne gère que l’Epic Games Store, GOG et Amazon Games. Pour Steam, il faut utiliser le client Steam natif ou, pour une bibliothèque unifiée avec d’autres magasins, Lutris.

League of Legends fonctionne-t-il avec Lutris ou Heroic ?
Non, malgré des scripts d’installation existants sur Lutris. L’anticheat Vanguard de Riot Games bloque explicitement toute exécution sous Wine, quel que soit le launcher utilisé.

Quel logiciel choisir sur Steam Deck ?
Les deux s’installent de façon identique via Discover. Heroic offre une expérience plein écran plus aboutie grâce à son Mode Console, mais Lutris reste nécessaire pour les jeux Battle.net, EA App ou Ubisoft Connect que Heroic ne prend pas en charge.

Les jeux tournent-ils plus vite sur Heroic ou sur Lutris ?
Non, à runner Proton ou Wine identique, les performances en jeu sont rigoureusement identiques : les deux launchers ne font que démarrer le même moteur de compatibilité sous-jacent.

Lutris peut-il servir à jouer à des jeux rétro via émulation ?
Oui, via des runners intégrés pour ScummVM, DOSBox, Dolphin, MAME et d’autres émulateurs. Heroic ne propose aucune fonction d’émulation.

Heroic et Lutris sont-ils vraiment gratuits, sans version payante cachée ?
Oui, les deux sont open-source sous licence GPL et entièrement gratuits, financés par des dons communautaires (Patreon pour Lutris). Les seuls coûts possibles viennent des magasins ou abonnements auxquels ils donnent accès, pas des launchers eux-mêmes.

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